Paul Auster, Sunset Park (4)

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Il y a maintenant longtemps qu’elle joue régulièrement, elle a commencé quand elle avait un peu plus de vingt ans, et il n’y a personne, dans ce restaurant bondé, qui ne sache pas qui elle est : c’est coup d’œil sur coup d’œil en direction de leur table, des yeux sont sur ses yeux, mais elle fait semblant de ne pas y prêter attention, elle est habituée à ce genre de chose, et Morris devine qu’elle y prend un plaisir secret, que ce genre d’adulation silencieuse est une faveur dont on ne se lasse jamais. Peu nombreux sont les acteurs qui réussissent à faire durer cette faveur trente ans, surtout quand ces acteurs sont des femmes, et surtout quand ces femmes jouent au cinéma, mais Mary-Lee a été intelligente et souple, elle a accepté de se réinventer à chaque étape de son itinéraire. Même pendant les débuts de la série de films à succès qui l’ont lancée, elle prenait le temps de travailler pour le théâtre, toujours dans de bonnes pièces, les meilleures, celles de Shakespeare et de ses héritiers modernes, Ibsen, Tchekhov, Tennessee Williams, Edward Albee, et puis, lorsqu’elle est arrivée en milieu de trentaine et que les grands studios ont cessé de faire des films pour adultes, elle n’a pas hésité à accepter des rôles dans de petits films indépendants à faible budget (dont beaucoup ont été produits par Korngold), et puis, après avoir cheminé encore quelques années, arrivant au moment où elle commençait à jouer des mères, elle a plongé du côté de la télévision et occupé le rôle principal dans une série hebdomadaire intitulée Martha Kane, avocate – une émission qu’il est arrivé à Morris et à Willa de regarder à l’occasion, et pendant les cinq années qu’a duré cette série, Mary-Lee a attiré un public qui se chiffrait par millions, devenant encore plus populaire, autrement dit, extrêmement populaire. Des drames et des comédies, des braves filles et des mauvaises, des secrétaires querelleuses et des putes toxicomanes, des épouses, des amoureuses et des maîtresses, une chanteuse et une artiste peintre, une femme flic en civil et la mairesse d’une grande ville, elle a joué toutes sortes de rôles dans toutes sortes de films, bon nombre d’entre eux fort respectables, et puis dans quelques nanars plutôt lourds, mais, autant que se souvienne Morris, jamais d’interprétation médiocre et un certain nombre de numéros mémorables qui l’ont touché de la même façon que lorsqu’il l’a vue pour la première fois en Cordelia, en 1978.


Paul Auster, Sunset Park
traduit de l’américain par Pierre Furlan
Actes Sud, 2011

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