Paul Auster, Sunset Park (3)

Il se trouvait donc dans l’avion, dit-il, avec un billet de première classe payé par ceux qui lui avaient décerné le prix, et sa peur de voler était un peu atténuée par de moelleux sièges en cuir, du caviar et du champagne, un luxe imbécile au milieu des nuages, un choix abondant de films à sa disposition, pas seulement des nouveaux films d’Europe et des Etats-Unis, mais aussi des films anciens, des classiques vénérés, ce duvet aérien d’autrefois sorti des usines à rêves des deux côtés de l’Atlantique. Il avait fini par regarder Les Plus Belles Années de notre vie qu’il avait déjà vu une fois, il y avait longtemps de cela, et qu’il avait donc complètement oublié, un film qu’il avait trouvé agréable et bien joué par les acteurs, un charmant ouvrage de propagande destiné à persuader les Américains que les soldats rentrant de la Seconde Guerre mondiale finiraient par se réadapter à la vie civile – certes non sans quelques cahots, mais au bout du compte tout s’arrangerait parce qu’on est en Amérique et qu’en Amérique tout finit toujours par s’arranger. Quoi qu’il en soit, le film lui avait plu et l’avait aidé à passer le temps ; pourtant, ce qui l’avait intéressé le plus n’a pas été le film même mais un rôle secondaire joué par un des acteurs, Steve Cochran. Cet acteur n’a qu’un tout petit moment important où, avec un sourire narquois, il affronte brièvement le héros dont la femme justement sort en secret avec lui, Cochran, mais, finalement, ce n’est pas non plus ce qui avait éveillé l’intérêt de Renzo : le jeu de Cochran lui était parfaitement indifférent, et ce qui avait compté pour lui, c’était l’histoire que sa mère lui avait un jour racontée, à savoir qu’elle avait connu Cochran pendant la guerre – oui, sa mère, Anita Michaelson, née Cannobio, morte il y a quatre ans à l’âge de quatre-vingts ans. Sa mère était une femme aux propos évasifs, elle n’était guère portée à s’épancher sur le passé, mais lorsque Cochran est mort en 1965, à l’âge de quarante-huit ans, – Renzo venait juste d’avoir dix-neuf ans – , elle a dû être suffisamment prise au dépourvu pour éprouver le besoin de se confier, et elle lui a donc parlé du bref engouement pour le théâtre que, jeune fille de quinze, seize et dix-sept ans, elle avait éprouvé au début des années 1940. Son chemin avait alors croisé celui de Cochran au sein d’une compagnie de théâtre new-yorkaise, et elle avait eu le béguin pour lui.

(…)
steve cochran

Une fois rentré, dit Renzo, il a ressenti suffisamment de curiosité pour creuser un peu dans la vie et la carrière de Cochran. Pour l’essentiel des rôles de gangster, deux pièces à Broadway avec, qui l’eût cru, Mae West, puis L’enfer est à lui avec James Cagney, le rôle principal dans Le Cri d’Antonioni et des passages dans diverses séries télévisées des années 1950 : Bonanza, Les Incorruptibles, Route 66, La Quatrième Dimension. Il créa sa propre petite maison de production qui ne produisit pas grand-chose, voire rien du tout (on a bien peu d’informations là-dessus, et bien que Renzo soit curieux, il ne l’est pas assez pour approfondir la question), mais il semble que Cochran ait acquis la réputation d’être l’un des coureurs de jupons les plus actifs de son époque. Ce qui explique sans doute pourquoi sa mère avait eu le béguin pour lui, poursuit Renzo, mesurant avec tristesse combien il devait être facile pour un séducteur chevronné de faire fondre le cœur d’une fille de dix-sept ans sans expérience. Comment aurait-elle pu résister à l’homme qui eut ensuite des liaisons avec Joan Crawford, Kay Kendall, Ida Lupino et Jayne Mansfield ? Et aussi avec Mamie Van Doren qui, dans une autobiographie publiée vingt ans auparavant mais que Renzo n’a aucune intention de lire, livra apparemment d’abondants détails sur sa vie sexuelle avec Cochran. Au bout du compte, ce qui le fascine le plus, c’est de constater à quel point il a refoulé les faits concernant la mort de Cochran dont il a dû entendre parler quand il avait dix-neuf ans, mais même après sa conversation avec sa mère (conversation qui, théoriquement, aurait dû rendre l’histoire impossible à oublier), il a tout oublié. En 1965, espérant redonner souffle à sa société de production moribonde, Cochran mit au point un projet de film qui devait se dérouler en Amérique centrale ou en Amérique du Sud. Avec trois jeunes femmes âgées de quatorze à vingt-cinq ans censées être engagées en tant qu’assistantes, il partit pour le Costa Rica sur son yacht de douze mètres dans l’idée de commencer à repérer des lieux de tournage. Quelques semaines plus tard, le bateau s’échouait sur la côte du Guatemala. À bord, Cochran était mort d’une grave infection des bronches, et les trois jeunes femmes terrorisées, qui ne connaissaient rien à la navigation à voile et n’avaient aucune idée de comment manœuvrer un yacht de douze mètres, avaient dérivé sur l’océan pendant les dix jours précédents, seules avec le cadavre de Cochran en putréfaction. Renzo dit qu’il ne parvient pas à effacer cette image de son esprit. Les trois femmes apeurées, perdues en mer avec, sous le pont, le corps en décomposition de la star de cinéma décédée, persuadées qu’elles ne toucheront jamais plus la terre ferme.

Voilà, dit-il, pour les plus belles années de notre vie.


Paul Auster, Sunset Park
traduit de l’américain par Pierre Furlan
Actes Sud, 2011

Comments are closed.