Paul Auster, Sunset Park (2)

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Est-ce que tu as vu Les Plus Belles Années de notre vie ?

Bien sûr, répond Ellen. Tout le monde connaît ce film.

Il te plaît ?

Enormément. C’est un des films de Hollywood que je préfère.

Pourquoi te plaît-il ?

Je ne sais pas. Il me touche. Je pleure toujours quand je le vois.

Tu ne le trouves pas un peu trop convenu ?

Bien sûr, qu’il est convenu. C’est quand même un film de Hollywood, pas vrai ? Tous ces films hollywoodiens sont un peu fabriqués, tu ne trouves pas ?

Bien vu. Mais celui-là est un peu moins fabriqué que la plupart – c’est bien ce que tu dis ?

Pense à la scène où le père aide à mettre son fils au lit.

Harold Russell, le soldat qui a perdu ses mains à la guerre.

Le garçon ne peut pas enlever les crochets tout seul, il ne peut pas boutonner son pyjama, pas éteindre sa cigarette. Son père doit tout faire pour lui. Si je me souviens bien, il n’y a pas de musique dans cette scène, à peine un mot de dialogue, mais c’est un grand moment du film. D’une honnêteté absolue. Incroyablement émouvant.

Est-ce qu’à la fin ils vécurent tous heureux et eurent beaucoup d’enfants ?

Peut-être, peut-être pas. Dana Andrews dit à la fille…

Teresa Wright.

Il dit à Teresa Wright qu’ils vont morfler pas mal. Peut-être que c’est vrai, peut-être pas. Et puis ce personnage de Fredric March, c’est un ivrogne, un mec gravement, furieusement alcoolo, et du coup sa vie ne va pas être tellement marrante dans quelques années.

Et Harold Russell, alors ?

Il épouse sa chérie, à la fin, mais quel genre de mariage ça va faire ? C’est un brave gars au bon cœur, mais complètement incapable de parler et bloqué émotionnellement. Je ne vois pas comment il va pouvoir rendre sa femme très heureuse.

Je ne me doutais pas que tu connaissais aussi bien ce film.

Ma grand-mère en était folle. Elle avait dans les seize ans quand la guerre a éclaté, et elle disait toujours que Les Plus Belles Années de notre vie était son film. On a dû le regarder cinq ou six fois ensemble.


Paul Auster, Sunset Park
traduit de l’américain par Pierre Furlan
Actes Sud, 2011

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