Paul Auster, Sunset Park (1)

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Son sujet, ce sont les Etats-Unis dans les années qui ont immédiatement suivi la Seconde Guerre mondiale, l’étude des relations et des conflits entre hommes et femmes tels que les montrent les livres et les films de 1945 à 1947, pour la plupart des romans policiers populaires et des films commerciaux réalisés à Hollywood. C’est peut-être un vaste domaine, pour une étude universitaire, mais elle ne se voyait pas consacrer des années de sa vie à comparer l’agencement des rimes chez Pope et chez Byron (un de ses amis s’y emploie) ou à analyser les métaphores des poèmes de la guerre de Sécession qu’a écrits Melville (un autre de ses amis s’y emploie). Elle voulait se confronter à quelque chose de plus grand, un sujet qui aurait de l’importance au plan humain et l’impliquerait personnellement, et elle sait qu’elle travaille sur ces sujets parce que ses grands-parents, ses grands-oncles et ses grandes-tantes, qui, tous, ont pris part à la guerre et l’ont vécue, ont été changés à jamais par ce conflit. Son argument, c’est que les règles de conduite traditionnelles entre hommes et femmes ont été anéanties sur les champs de bataille comme sur le front intérieur, et une fois la guerre finie, la vie américaine a dû être réinventée. Elle s’est limitée à un petit nombre de textes et de films, ceux qui lui donnent l’impression d’être le plus emblématiques, qui exposent l’esprit de l’époque dans les termes les plus clairs et les plus forts, et elle a déjà rédigé des chapitres sur Le Cauchemar climatisé de Henry Miller, sur la misogynie brutale de J’aurai ta peau, de Mickey Spillane, sur le clivage entre vierge et putain que présente La Griffe du passé, film noir de Jacques Tourneur, et elle a soigneusement disséqué un tract antiféministe qui s’est énormément vendu à l’époque et avait pour titre Le Femme moderne : le sexe perdu. À présent, elle est sur le point de se mettre à écrire sur le film réalisé en 1946 par William Wyler, Les Plus Belles Années de notre vie, œuvre centrale pour sa thèse et qu’elle considère comme l’épopée nationale de ce moment particulier de l’histoire américaine – on y parle de trois hommes brisés par la guerre ainsi que des problèmes qu’ils rencontrent quand ils rentrent dans leur famille, et ce qu’ils ont vécu est aussi ce qu’ont connu des millions de gens à cette époque.

Le pays entier a vu ce film qui a remporté les Oscars de meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur acteur, meilleur acteur dans un second rôle, meilleur montage, meilleure musique originale et meilleur scénario adapté, mais si la plupart des critiques ont réagi avec enthousiasme (des démonstrations de force d’âme parmi les plus belles et les plus inspirantes que nous ayons vues au cinéma, avait écrit Bosley Crowther dans le New York Times), d’autres ont été moins impressionnés. Manny Farber a éreinté le film en le qualifiant de tombereau de guimauve progressiste tiré par de gros chevaux, et, dans un long compte rendu en deux parties publié par la Nation, James Agee condamnait et approuvait à la fois Les Plus Belles Années de notre vie qu’il jugait très irritant par son côté conventionnel et sa timidité, avant de conclure en disant : Pourtant, ce film suscite en moi cent fois plus de sympathie et d’admiration que de répugnance ou de déception. Alice est d’accord pour admettre que le film a ses défauts, qu’il est souvent trop insipide et sentimental, mais au bout du compte elle estime que ses vertus l’emportent sur ses carences. Le jeu des acteurs est toujours fort, le scénario est rempli de répliques mémorables. (L’an dernier, c’était tuer des Japs, cette année c’est faire du fric ; Je crois qu’on devrait te produire en masse ; Je suis dans le traitement des ordures, une activité pour laquelle nombre de gens me trouvent bien qualifié par formation et par tempérament), et le travail de Gregg Toland, directeur de la photographie, est exceptionnel. Alice sort son exemplaire de l’encyclopédie du cinéma d’Ephraim Katz, et elle lit la phrase suivante dans l’article consacré à William Wyler : La prise de vue en profondeur de champ, technique révolutionnaire mise au point par Toland, a permis à Wyler de perfectionner sa façon préférée de filmer, à savoir effectuer des plans longs dans lesquels on garde les personnages dans le même cadre pendant la durée de scènes entières au lieu de passer de l’un à l’autre et de perturber ainsi les relations entre personnages. Deux paragraphes plus bas, à la fin d’une brève description des Plus Belles Années de notre vie, l’auteur note que le film contient quelques-unes des compositions les plus complexes jamais vues au cinéma. Et ce qui est encore plus important, du moins pour ce qui concerne la thèse qu’elle est en train d’écrire, l’histoire se concentre précisément sur les éléments du conflit hommes-femmes qui l’intéressent le plus. Les hommes ne savent plus se comporter avec leur femme ou leur petite amie. Ils ont perdu le goût de la vie de famille, l’appréciation du chez-soi. Après avoir vécu pendant des années à l’écart des femmes – des années de combats et de massacres, des années de lutte pour survivre aux horreurs et aux dangers de la guerre –, ils sont coupés de leur passé de civils, mutilés, emprisonnés dans des cauchemars où se répète ce qu’ils ont vécu, et les femmes qu’ils ont laissées derrière eux leur sont devenues étrangères. Ainsi commence le film. La paix a éclaté, mais, bon Dieu, que va-t-il se passer maintenant ?


Paul Auster, Sunset Park
traduit de l’américain par Pierre Furlan
Actes Sud, 2011



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