Ray Bradbury, Le fantôme d’Hollywood (6)

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Elle a pilé net devant l’entrée des studios. « Nous y voilà. » Long regard sur les lieux. Puis elle a murmuré : « Finalement ce n’est pas un hôpital. C’est un cimetière où viennent mourir les grandes idées, comme les éléphants devenus vieux. Un cimetière pour les fous.

Il est de l’autre côté du mur, Constance.

Non. La mort a d’abord lieu ici, et elle se répète là-bas. Dans l’intervalle… » Elle se maintenait les parois du crâne comme s’il allait voler en éclats. « La démence. N’y retourne pas, mon chou.

- Pourquoi ? »

Se dressant lentement au-dessus du volant, Constance contempla, l’air d’une furie, le portail fermé, les fenêtres aux volets clos, les murailles aveugles.

« Au commencement ils te rendent fou. Ensuite ils te persécutent en te traitant de débile mental ou d’hystérique dangereux. Et quand tu as vraiment perdu les pédales, ils te mettent à la porte en te faisant passer pour un incapable qui refuse de coopérer. Du papier toilette imprimé à ton nom est distribué à tous les studios, pour que les nababs puissent bien le lire chaque fois qu’ils montent sur le trône.

« Et une fois que tu es mort, ils te réveillent en te secouant afin de te tuer à nouveau. Ils pendent ta carcasse à Bad Rock ou O.K. Corral, ou bien ils t’enferment dans un bocal comme un embryon factice dans un nanar consacré aux monstres de foire, ou encore ils t’achètent un caveau au rabais, gravent ton nom sur la tombe en l’orthographiant de travers et pleurent des larmes de crocodile. Après c’est l’infamie définitive. Personne ne se souvient de ta présence au générique des films auxquels tu as collaboré. Qui connaît les scénaristes de Rebecca ? Qui se rappelle les adaptateurs d’Autant en emporte le vent ? Qui a aidé Orson Welles à devenir Citizen Kane ? Interroge les gens dans la rue. Ils ne savent même pas qui était Président des États-Unis à l’époque de l’administration Hoover.

« Donc tu n’as pas d’existence. On t’oublie dès le lendemain de la première. Tu n’oses pas t’absenter entre deux films. On ne parle jamais de scénaristes en vacances à Paris, Rome ou Londres. Ils ont trop peur que les grands Mogols les oublient en leur absence. Les oublier ? Tu parles ! Ils n’ont jamais su leur identité. On engage Machin. On met Trucmuche sur ce boulot. Le nom qui se détache avant le titre ? Celui du producteur, bien sûr. Celui du réalisateur, peut-être. Les Dix Commandements, c’est DeMille qui les a inventés. Mais Gatsby le magnifique, tu crois que c’est de Scott Fitzgerald ? Lui, il est parti en fumée comme le hasch qu’ils se tapent dans les toilettes, en poussière comme la coke qu’ils aspirent dans leurs narines en feu. Tu veux ton nom en gros dans les journaux ? Trucide l’amant de ta femme et balance-toi avec lui par la fenêtre. Tu n’es rien d’autre que l’intervalle d’ombre qui sépare chacune des vingt-quatre images par seconde. Toi et tes semblables, les malades mentaux qui gouvernent les studios n’ont qu’à se baisser pour les ramasser. Ils peuvent vous acheter pour trois fois rien. Facile : le cinéma, vous en rêvez, et eux ils s’en contrefoutent. C’est ce qui leur donne le pouvoir. Ils vous poussent à boire, et ensuite ils confisquent la bouteille, louent le corbillard et empruntent la pelle. Oui, c’est bien ce que je disais. Les studios Maximus ? Un cimetière pour les fous. »


Ray Bradbury, Le fantôme d’Hollywood
Traduit de l’anglais par Alain Dorémieux
Denoël, 1992

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