Ray Bradbury, Le fantôme d’Hollywood (5)

fantôme d'hollywood

Noir dans la salle, grésillements du début de la bande son, le rideau s’ouvre. Images sur l’écran : le montage provisoire, sur une musique encore inachevée de Miklos Rozsa. Un grand bonhomme.

Pendant le déroulement des bobines, je regardais à la dérobée Fritz et Maggie. On aurait dit qu’ils chevauchaient des étalons sauvages. Pareil pour moi qui étais projeté en arrière sur mon siège par la marée des images.

(…)

À la fin de la projection de la copie de travail, on a gardé le silence après le retour des lumières.

J’ai demandé enfin : « Pourquoi avoir tourné de nuit ou bien au crépuscule la plupart des nouvelles scènes ? »

Fritz, le monocle étincelant, contemplait l’écran blanc. « Je ne supporte pas la réalité. La moitié du film maintenant se situera après le coucher du soleil. Ça me permet de briser l’épine dorsale de la journée. Le crépuscule m’apporte un soulagement : celui d’avoir survécu un jour de plus ! Je travaille chaque nuit jusqu’à deux heures du matin, sans affronter la vraie lumière ni les vrais individus. Il y a deux ans j’ai voulu mettre des lentilles de contact. Je les ai balancées par la fenêtre. Pourquoi les porter ? Je voyais les pores sur la figure des gens, sur la mienne dans la glace. Des faces criblées de trous, comme les cratères sur la lune. Et merde ! Prends tous mes derniers films. Aucun ne se passe de jour. La Femme de minuit. La Longue Nuit. Meurtres nocturnes. Morts avant l’aube. Maintenant, petit, si on reparlait de cette tambouille galiléenne sur le Christ ?


Ray Bradbury, Le fantôme d’Hollywood
Traduit de l’anglais par Alain Dorémieux
Denoël, 1992

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