Ray Bradbury, Le fantôme d’Hollywood (4)

fantôme d'hollywood

On nous avait engagés, Roy et moi, pour inventer et matérialiser des monstres, pour faire choir de l’espace des météores et surgir des lagons noirs des créatures humanoïdes, tous crocs dégoulinants de clichés gluants.

Roy avait été embauché le premier, en raison de ses performances techniques. Ses ptérodactyles volaient pour de bon dans les cieux primitifs. Ses brontosaures étaient des montagnes se déplaçant pour aller à Mahomet.

Ensuite un type des studios avait lu par hasard une vingtaine de mes textes parus dans Weird Tales, des nouvelles que j’écrivais depuis l’âge de douze ans et que j’avais commencé à vendre aux magazines populaires à partir de mes vingt et un ans. Là-dessus, on m’avait chargé de « faire tenir debout » une histoire où évolueraient les monstres de Roy, perspective qui pour moi était des plus euphorisantes, car j’avais passé la moitié de mon existence à voir près de neuf mille films, en payant mon billet ou en me faufilant dans la salle en douce, et tout ce temps-là j’avais attendu le jour où j’aurais carte blanche pour faire feu des quatre fers dans le cinéma.

« Je veux du jamais vu ! » avait décrété Manny Leiber le premier jour. « Un truc arrive sur la Terre. Un météore qui s’écrase…

- En Arizona près du cratère des météores, avais-je lâché. Il y a un million d’années que ça existe. C’est le coin rêvé pour la chute d’un nouveau météore.

- Et il en sort un extraterrestre baveux qui sera notre nouveau monstre », avait renchéri Manny.

Question de ma part : « On est vraiment obligés de le voir ?

- Comment ça ? Bien sûr qu’il faut qu’on le voie !

- D’accord. Mais prenez un film comme L’Homme léopard de Jacques Tourneur. L’angoisse naît des ombres dans la nuit, des choses invisibles. Ou encore L’Île des morts, quand la femme enterrée, qui était en fait tombée en catalepsie, se réveille pour se retrouver enfermée dans une tombe ! L’horreur suggérée…

- Tout ça, c’est bon pour les dramatiques à la radio ! avait coupé Manny Leiber. Merde alors, les gens veulent voir ce qui va leur faire peur !

- Je ne cherche pas à discuter, mais…

- Parfait, on ne discute pas ! » Coup d’œil furibard de Manny. « Pondez-moi un synopsis qui me flanque une trouille à chier dans mon froc ! Et vous… » Index pointé vers Roy. « Ficelez-moi le tout avec des crottes de dinosaure ! Et maintenant, du balai ! Faites des grimaces devant la glace à trois heures du matin, ça vous inspirera ! »

On s’était mis au garde-à-vous. « Bien, patron ! » Et on avait claqué la porte en déguerpissant.

Une fois dehors, on avait échangé un clin d’œil. Roy avait esquissé une mimique à la Oliver Hardy. « Dans quel pétrin tu nous as encore fourrés, Stanley ? »


Ray Bradbury, Le fantôme d’Hollywood
Traduit de l’anglais par Alain Dorémieux
Denoël, 1992

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