Ray Bradbury, La baleine de Dublin

la baleine de dublin

Je n’avais pas plutôt frappé que la porte s’ouvrait toute grande.

Mon metteur en scène se tenait devant moi, en bottes et culottes de cheval, le col de sa chemise en soie ouvert sur un foulard. Les yeux lui sortirent de la tête tant il s’attendait peu à me voir là. Sa bouche de chimpanzé s’ouvrit, sa mâchoire se décrocha de plusieurs centimètres, et ses poumons chassèrent d’un coup l’air qu’ils contenaient en exhalant des relents d’alcool.

« Nom d’un chien ! s’exclama-t-il. Vous !

- Moi, reconnus-je humblement.

- Vous êtes en retard ! Tout va bien ? Qu’est-ce qui vous a retenu ? »

J’indiquai d’un geste vague la route derrière moi. « L’Irlande, répondis-je.

- Ah, tout s’explique. Soyez le bienvenu. » Il m’attira à l’intérieur et la porte se referma en claquant. « Vous avez sans doute besoin d’un remontant ?

- Pour ça oui ! » lançai-je. Puis, percevant mon accent du terroir fraîchement acquis, je me repris méticuleusement : « Oui, monsieur. »

John, son épouse Ricki et moi-même avons pris place à la table du dîner ; je contemplai longuement, attentivement, les petits oiseaux morts qui gisaient sur le chauffe-plat, la tête de travers et les yeux mi-clos, minuscules et ronds comme des perles, puis je déclarai : « Puis-je émettre une suggestion ?

- Allez-y, mon petit.

- C’est à propos du parsi Fedallah, dont le personnage apparaît tout au long du livre. Il gâche tout.

- Fedallah ? Ah bon ? Et alors ?

- Ça vous ennuierait beaucoup qu’on attribue dès maintenant, verre à la main, la première place à Achab, en termes de dialogues et de présence à l’écran ? En jetant Fedallah par-dessus bord ? »

À quoi mon metteur en scène répondit en levant son verre : « Un homme à la mer ! »

Dehors, le temps semblait se lever ; l’herbe était luxuriante et verte dans la pénombre qui régnait de l’autre côté des portes-fenêtres ; une rougeur et une chaude sensation m’envahissaient tout entier à l’idée de me trouver vraiment là, à faire ce travail, mon héros sous les yeux, la tête pleine d’un avenir inconcevable où j’étais scénariste aux côtés d’un génie

(…)

Baissant les yeux sur l’oiseau mort que contenait mon assiette, je me remémorai une scène qui me parut remonter à un passé très lointain.

Au mois d’août précédent, j’étais entré, hébété, dans une librairie de Beverly Hills en quête d’une édition commode et peu volumineuse de Moby Dick. La mienne étant trop encombrante, il me fallait quelque chose de compact. Je faisais part au libraire de mon enthousiasme à la perspective d’écrire ce scénario et de traverser l’océan quand, à ma grande stupéfaction, une femme qui se tenait dans le fond s’était retournée et m’avait dit très clairement : « N’entreprenez pas ce voyage. »

C’étaient les propres termes d’Élie enjoignant Queequeg et Ichmaël, au pied de la passerelle du Péquod, de ne pas suivre Achab autour du monde, car c’était là une redoutable expédition, une cause perdue dont peut-être nul homme ne reviendrait.

« N’y allez pas », m’avait redit cette femme étrange.

Reprenant mes esprits, je lui avais demandé qui elle était.

« Une ancienne amie de ce metteur en scène, et l’ex-épouse d’un de ses scénaristes. Je les connais tous les deux. Et comme je le regrette ! Ce sont tous deux des monstres, mais votre réalisateur est le pire des deux. Il vous dévorera tout cru et recrachera vos os. Alors… » Elle m’avait regardé droit dans les yeux. « … quoi qu’il arrive, n’y allez pas.


Ray Bradbury, La baleine de Dublin
Traduction Hélène Collon
Denoël, 1993

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