Louis Aragon, Anicet ou le Panorama, roman

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Rien n’est plus frais en été que les salles des cinémas les après-midi de semaine, et les deux amis s’étaient réfugiés dans l’asile d’ombre de l’Electric-Palace. Sans se préoccuper des voisins, ils parlaient à voix haute et mêlaient à leurs discours des jugements sur les films. Ainsi vous regardez passer la vie, vous y intéressez votre sensibilité, vous vous en détournez pour explorer votre esprit et vous reportez de nouveau les yeux sur les spectacles quotidiens.

« Ce qui fait le théâtre aussi mort pour nous, disait Anicet, c’est sans doute que sa matière unique est la morale, règle de toute action : notre époque ne peut guère s intéresser à la morale. Au cinéma, la vitesse apparaît dans la vie, et Pearl White n’agit pas pour obéir à sa conscience, mais par sport, par hygiène : elle agit pour agir. Somme toute, l’héroïne de cette aventure n’a aucun besoin de la poursuivre au milieu de tant de dangers. Elle ne sait pas trop au juste lequel des partis en présence a le bon droit pour lui. Cela ne l’empêche pas de se lancer à corps perdu dans la mêlée. Le traître a volé le diamant pour la centième fois. Pearl lui arrache le joyau sous la menace d’un revolver. Elle monte en cab. La voiture était truquée. On jette Pearl dans un souterrain. Pendant ce temps le voleur volé cherche à pénétrer chez elle ; surpris par le journaliste, il se sauve sur les toits ; le publiciste le poursuit, le perd et rencontre fortuitement dans le quartier chinois le borgne qui a joué un rôle louche au cours des incidents antérieurs. À sa suite, il arrive au souterrain où Pearl languit, il va la délivrer : mais, suivi à son tour par le malfaiteur qui vient de lui échapper, il met involontairement celui-ci sur la bonne piste, et quand, après avoir fait sauter l’immeuble avec un explosif récemment inventé, il retrouve la belle évanouie, elle est ligotée et délestée du diamant par le diligent adversaire.

Il n’y a eu de place ici que pour les gestes. L’action ne nous a passionnés qu’à titre de tour de force. Qui aurait songé à la discuter ? on n’en avait pas le temps. Voilà bien le spectacle qui convient à ce siècle. »

Cette rhétorique devait profondément déplaire à Baptiste. « Assez, dit-il, c’est toujours la même chose ; tu comprends que je sais ce que ça vaut. Je vois où tu veux en venir. C’est même étonnant comme je le vois. Un de ces jours je vais me fâcher. Tu parles, tu n’agis jamais : dans la rue tu lis toutes les affiches, tu pousses des cris devant toutes les enseignes, tu fais du lyrisme, et de quel lyrisme ! faux, facile, conventionnel ; tu t’exaltes, tu te fatigues, ça ne va jamais plus loin. Je commence tout de même à te connaître, je saisis assez exactement ce que tu viens demander au cinéma. Tu y cherches les éléments de ce lyrisme de hasard, le spectacle d’une action intense que tu te donnes l’illusion d’accomplir ; sous le prétexte de satisfaire ton besoin moderne d’agir, tu le rassasies passivement en te mettant à la plus funeste école d’inaction qui soit au monde : l’écran devant lequel, tous les jours, pour une somme infime, les jeunes gens de ce temps-ci viennent user leur énergie à regarder vivre les autres. Qu’on ne me parle plus du cinéma : nous n’avons rien à y prendre, l’impureté y règne et le jour où des gens de bonne volonté y introduiront des moyens artistiques, les rares attraits qu’il a pour nous disparaîtront. Le mal que cette mécanique te fait, en t’ôtant le goût de la vie, n’est balancé par rien. Assez. »


Louis Aragon, Anicet ou le Panorama, roman
Nouvelle revue française, 1921

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