Thomas Mann, La montagne magique

Le texte original en allemand suit la traduction.


la montagne magique

Ils emmenèrent Karen Karstedt, un après-midi au cinéma Bioscope, puisqu’elle jouissait infiniment de tout cela. Dans l’air vicié qui les incommodait tous trois physiquement, parce qu’ils n’étaient habitués qu’à l’atmosphère la plus pure, dans cet air qui pesait à leur poitrine, et produisait dans leur tête un brouillard trouble, une vie multiple trépidait sur l’écran devant leurs yeux douloureux, saccadée, divertissante et hâtive, dans une agitation frémissante qui ne s’attardait en vibrant que pour repartir aussitôt, accompagnée par une petite musique qui appliquait sa présente division du temps à la fuite d’apparences passées, et qui, malgré ses moyens limités, savait jouer de tous les registres de la solennité, de la pompe, de la passion, de la sauvagerie et d’une sensualité roucoulante. C’était une histoire mouvementée d’amour et de meurtre qu’ils virent se dérouler dans le silence, à la cour d’un despote oriental : des événements précipités, pleins de magnificence et de nudité, pleins de désirs souverains et de furie religieuse dans la servilité, pleins de cruauté, de voluptés meurtrières et d’une lenteur évocatrice lorsqu’il s’agissait, par exemple, de faire apprécier la musculature des bras d’un bourreau, bref, inspirés par une connaissance familière des vœux secrets de la civilisation internationale qui assistait à ce spectacle. Settembrini, en homme de jugement, aurait sans doute condamné sévèrement cette représentation si peu humaniste ; avec une ironie cinglante et classique il n’aurait pas manqué de flétrir l’abus que l’on avait de la technique pour animer des images qui abaissaient la dignité de l’homme ; c’est à quoi songeait Hans Castorp, et il chuchotait des remarques à l’oreille de son cousin sur ce sujet. En revanche, Mme Stoehr, également présente, et qui était assise pas très loin d’eux, paraissait tout extasiée, sa figure rouge et bornée était convulsée par la jouissance.

D’ailleurs, il en était de même pour tous les visages que l’on regardait. Lorsque la dernière image trépidante d’une scène s’évanouissait, que la lumière s’allumait dans la salle et que le champ des visions apparaissait à la foule comme une toile vide, il ne pouvait même pas y avoir d’applaudissements. Personne n’était là que l’on eût pu récompenser par des acclamations, que l’on eût pu rappeler par admiration pour l’art dont il avait fait preuve. Les acteurs qui s’étaient réunis pour ce spectacle, étaient depuis longtemps dispersés à tous les vents. On n’avait vu que les ombres de leur performance, des millions d’images et des déclics les plus brefs en lesquels on avait décomposé leur action en la recueillant, afin de pouvoir la restituer à volonté et aussi souvent qu’on le voudrait, par un déroulement rapide et clignotant, à l’élément de la durée. Le silence de la foule avait quelque chose de veule et de repoussant. Les mains restaient étendues, impuissantes, devant le néant. On se frottait les yeux, on regardait fixement devant soi, on avait honte de la clarté, et l’on avait hâte de retrouver l’obscurité pour regarder à nouveau, pour voir se dérouler les choses qui avaient eu leur temps, transplantées dans un temps nouveau, et renouvelées par le fard de la musique.


Thomas Mann, La montagne magique
Traduction Maurice Betz
Fayard, 1961 (publication du roman en allemand : 1924)



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der zauberberg

Selbst ins Bioskop-Theater von »Platz« führten sie Karen Karstedt eines Nachmittags, da sie das alles so sehr genoß. In der schlechten Luft, die alle drei physisch stark befremdete, da sie nur das Reinste gewohnt waren, sich ihnen schwer auf die Brust legte und einen trüben Nebel in ihren Köpfen erzeugte, flirrte eine Menge Leben, kleingehackt, kurzweilig und beeilt, in aufspringender, zappelnd verweilender und wegzuckender Unruhe, zu einer kleinen Musik, die ihre gegenwärtige Zeitgliederung auf die Erscheinungsflucht der Vergangenheit anwandte und bei beschränkten Mitteln alle Register der Feierlichkeit und des Pompes, der Leidenschaft, Wildheit und girrenden Sinnlichkeit zu ziehen wußte, auf der Leinwand vor ihren schmerzenden Augen vorüber. Es war eine aufgeregte Liebes- und Mordgeschichte, die sie sahen, stumm sich abhaspelnd am Hofe eines orientalischen Despoten, gejagte Vorgänge voll Pracht und Nacktheit, voll Herrscherbrunst und religiöser Wut der Unterwürfigkeit, voll Grausamkeit, Begierde, tödlicher Lust und von verweilender Anschaulichkeit, wenn es die Muskulatur von Henkersarmen zu besichtigen galt, – kurz, hergestellt aus sympathetischer Vertrautheit mit den geheimen Wünschen der zuschauenden internationalen Zivilisation. Settembrini, als Mann des Urteils, hätte die humanitätswidrige Darbietung wohl scharf verneinen, mit gerader und klassischer Ironie den Mißbrauch der Technik zur Belebung so menschenverächterischer Vorstellungen geißeln müssen, dachte sich Hans Castorp und flüsterte dergleichen seinem Vetter auch zu. Frau Stöhr dagegen, die ebenfalls anwesend war und nicht weit von den Dreien saß, erschien ganz Hingabe; ihr rotes, ungebildetes Gesicht war im Genusse verzerrt.

Übrigens verhielt es sich ähnlich mit allen Gesichtern, in die man blickte. Wenn aber das letzte Flimmerbild einer Szenenfolge wegzuckte, im Saale das Licht aufging und das Feld der Visionen als leere Tafel vor der Menge stand, so konnte es nicht einmal Beifall geben. Niemand war da, dem man durch Applaus hätte danken, den man für seine Kunstleistung hätte hervorrufen können. Die Schauspieler, die sich zu dem Spiele, das man genossen, zusammengefunden, waren längst in alle Winde zerstoben; nur die Schattenbilder ihrer Produktion hatte man gesehen, Millionen Bilder und kürzeste Fixierungen, in die man ihr Handeln aufnehmend zerlegt hatte, um es beliebig oft, zu rasch blinzelndem Ablauf, dem Elemente der Zeit zurückzugeben. Das Schweigen der Menge nach der Illusion hatte etwas Nervloses und Widerwärtiges. Die Hände lagen ohnmächtig vor dem Nichts. Man rieb sich die Augen, stierte vor sich hin, schämte sich der Helligkeit und verlangte zurück ins Dunkel, um wieder zu schauen, um Dinge, die ihre Zeit gehabt, in frische Zeit verpflanzt und aufgeschminkt mit Musik, sich wieder begeben zu sehen.


Thomas Mann, Der Zauberberg
Texte disponible sur PDBooks.ca

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