Julien Gracq, Lettrines

lettrines

Mais la fête, c’est surtout le soir, quand il y avait cinéma. On tendait un écran de toile sur le bord de la terrasse, face à la mer : de chaque côté du drap magique, quand la mer s’approchait, on voyait naître du fond de la nuit et crouler l’une après l’autre de fantomatiques barres blanches, dans un tonnerre qui allait croissant : ces grandes orgues de la nature, qui envahissaient peu à peu la scène, ajoutaient beaucoup pour moi à l’émotion montante du drame : autour des guéridons de faux marbre, où nous buvions des citronnades, les spectatrices frissonnaient un peu et se pelotonnaient dans leurs manteaux, et je crois même quelquefois leurs couvertures. J’ai dû voir là les films de Gloria Swanson, de Pola Negri, peut-être même Les Mystères de New-York : je garde de ces soirées aujourd’hui encore, malgré moi, l’idée indéracinable que la citronnade est un breuvage de luxe, qu’on ne saurait se permettre en toute occasion. Nous revenions à la maison non par les avenues des villas – car des blousons noirs du temps, qui devaient être de jeunes ouvriers de Saint-Nazaire venus en bicyclette, y menaient parfois leur tapage vers minuit et effrayaient les baigneuses attardées avec des chansons obscènes – mais par la plage toute noire, et nous regardions longtemps en nous retournant le long et parfait collier de lumières qui ceinture la baie ; l’odeur du cupressus glissant dans le noir par-dessus la haie de fusains annonçait la villa – puis, la porte ouverte, la senteur fraîche de sapin lavé qui était l’odeur même des vacances nous accueillait ; par la fenêtre de la chambre le bruit de la mer revenait plus faiblement, et l’émotion de la soirée continuait de déferler avec les vagues jusque dans le sommeil, qui venait très vite après ces journées fouettées par le vent de mer. Mais, depuis ces parfaites soirées de l’enfance, le désenchantement de la rue, du taxi, après le spectacle, m’est toujours resté pénible.

Un peu plus tôt encore, – sans doute dans les dernières années de la guerre – je me souviens d’une époque où on montrait encore le cinéma, comme on montre des chiens savants. Un forain tendait derrière les dunes, dans les terrains vagues qui bordaient encore la grande place de Pornichet, un rectangle de cordes, y disposait quelques bancs et un écran tendu sur deux perches : pour quelques sous, on avait droit à la nuit tombée à d’invraisemblables bandes laissées pour compte, je pense, par quelque ligue anti-alcoolique après saisie – les textes intercalaires manquaient, et, du fond de l’ombre, la voix du présentateur commentait la démarche de l’ivrogne aux belles moustaches gauloises qui poussait la porte d’un estaminet.

Il s’en va’t’ encore z’au bistrot

L’ivrogne s’accoudait au zinc, lissant d’un revers de main cynique les moustaches qui se retroussaient sur des canines d’assasin.

Servez quatre verres de vin z’à Monsieur

Sous l’aile de la mère de famille, au fond du bouge, les bambins sanglotaient. Mais soudain le spectacle devenait muet, car, le dîner fini, les têtes des badauds une à une pointaient de l’ombre au-delà des cordes, et la basse caverneuse de l’alcoolique, abandonnant en perdition au bord du zinc un pantin gesticulant et aphone, tonnait sans autre préambule contre les resquilleurs.


Julien Gracq, Lettrines
Corti, 1967

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