Dezső Kosztolányi, Cinéma muet avec battements de cœur

cinéma muet

Je ne me suis vu que deux fois sur un écran de cinéma. Quand on m’a filmé pour la première fois, j’avais vingt-neuf ans. J’entrais dans une pièce, j’allumais un cigare – je fumais encore le cigare à l’époque – et je me mettais à discuter avec des amis. Quelques jours plus tard, on m’a projeté le film. Je me souviens avoir eu alors comme une nausée, qui a duré plusieurs jours. Je n’osais même plus y penser. Celui que j’avais vu évoluer là, sur l’écran, m’était complètement étranger. Je ne me reconnaissais rien de commun avec lui, comme la même chose arrive avec certains de nos proches parents que nous ne pouvons pas supporter. Je m’étais imaginé tout à fait autrement. La façon dont j’allais et venais, la façon dont je souriais, dont je fumais, rien n’était à mon goût. Ce corps qui était le mien, je ne l’avais jamais vu jusqu’alors dans les trois dimensions, mais uniquement dans des miroirs, sur des photos. Ce qui m’a étonné, c’est à quel point nous ne nous connaissons pas nous-mêmes, et ce qui m’est venu à l’esprit, c’est que nous devrions être plus indulgents envers nos ennemis, envers tous ceux qui ne parviennent pas à nous souffrir.

La deuxième fois qu’on m’a filmé, c’était il y a huit ans. On m’a fait cadeau de la bobine, je l’ai fourrée dans le tiroir de mon bureau, au milieu des papiers, sous un bric-à-brac. À plusieurs reprises, au fil des années, elle s’est retrouvée entre mes mains, mais je l’ai régulièrement remise de côté. Je n’osais pas la regarder en face. Aujourd’hui je me suis décidé, je l’ai cherchée, je suis allée avec dans un studio, je me la suis fait projeter.

Je l’avouerai, j’ai eu légèrement le trac, quand on a placé la bobine sur le projecteur et que l’appareil a commencé à ronronner. Huit années, ce n’est pas rien dans la vie d’un homme. J’ai lu qu’au terme de ce laps de temps toutes nos cellules se retrouvent remplacées, qu’il ne reste plus rien du nous d’avant, plus la moindre parcelle, qu’il ne reste au mieux que la masse de nos souvenirs, que cette continuité intérieure qui fait le lien entre notre passé et notre présent, qui établit ainsi la seule relation que nous puissions avoir avec notre ancien nous, comme quand une nouvelle direction reçoit de l’ex-propriétaire une entreprise en sa totalité pour en être à son tour légalement responsable.

Qui était-il, celui sur l’écran que j’allais être, ou plutôt, celui que j’étais à cette époque ? Cet homme à jamais disparu qui ne reviendra plus jamais, cet homme qui allait venir vers moi du fond d’une époque elle-même à jamais disparue et qui jamais elle-même ne reviendra, n’allait-il pas être trop jeune aux yeux de celui d’aujourd’hui, aux yeux de ce sosie de huit ans plus âgé, de ce juge jaloux et cependant plein de compréhension ? L’âge depuis n’avait-il pas travaillé mes traits jusqu’à me rendre méconnaissable, n’avait-il pas gravé sur mon visage et sur mon front ses caractères indéchiffrables, ses hiéroglyphes maudits, me comparer à celui que j’étais n’allait-il pas être effrayant, la confrontation n’allait-elle pas être par trop douloureuse ?


Dezső Kosztolányi, Cinéma muet avec battements de cœur,
Traduction Maurice Regnaut en collaboration avec Péter Ádám
Cambourakis, 2013
(le texte date de la seconde moitié des années 1920)

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