Benoît Jutras, « Rite 2 (Philidor) »

Tous les dimanches soir, je quitte L’Étang noir, prends la 113 jusqu’à Sainte-Laure-les-Plaines. Peu importe l’heure, la température, il m’attend à la lisière du bois, près du chemin de fer, assis dans sa berçante. Pour moi, à sa droite, un fauteuil en cuir de cerf. Sur la génératrice le projecteur est déjà chaud, la lentille ajustée, la toile tendue entre les pins au-dessus des touffes d’alfa et des flaques de pluie. La semaine dernière, c’était The African Queen, de John Huston ; hier, Marcel Carné, Hôtel du Nord. Jamais je n’ai entendu sa voix, jamais je n’ai vu son visage. À part les vieux drames d’amour, cette couverture de laine sur son dos, cette fixité de stèle, je ne sais rien de lui. Sinon qu’il est là, toujours. Le petit homme au masque de loup.


Benoît Jutras, « Rite 2 (Philidor) », poème issu de L’Étang noir
Les herbes rouges, 2005

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