W. G. Sebald, Vertiges

NB : le photogramme de L’étudiant de Prague figure dans l’œuvre originale ; les pérégrinations du Dr K. sont celles d’un Kafka mi-réel mi-fictionnel, que Sebald suit par l’intermédiaire du journal et de la correspondance de l’écrivain.


Dans la soirée, le Dr K. s’aperçoit que peu à peu des gens de plus en plus nombreux, sans autre raison que leur propre plaisir, commencent à descendre dans la rue, par couples, par trois ou plus encore, tous bras dessus bras dessous. Peut-être était-ce les réclames des spettacoli lirici all’Arena toujours placardées depuis août à tous les coins de rue, les grandes lettres d’AIDA que ses yeux ne cessaient de lire, qui lui firent voir dans cette insouciance et cette étroite complicité manifestée par la population de Vérone un rassemblement mis en scène dans le seul but de le confronter à son isolement et sa différence, pensée qui ne le quitta plus et dont pour s’échapper, il n’eut d’autre moyen que de fuir dans un cinématographe, sans doute le Cinema Pathè di San Sebastiano. Assis dans l’obscurité de la salle, consigna-t-il le lendemain, à Desenzano, il avait suivi en pleurs, dans le pinceau lumineux, la danse des poussières scintillantes se métamorphosant en images. La note de Desenzano n’indique cependant pas ce que le Dr K. a vu ce 20 septembre à Vérone. Étaient-ce effectivement, comme tendraient à le prouver mes recherches à la Biblioteca civica, les actualités avec Sa Majesté Vittorio Emanuele III passant en revue la cavalerie et le film désormais introuvable de La lezione dell’abisso, au programme du Pathè ce jour-là, ou n’était-ce pas plutôt, comme je l’avais d’abord supposé, cette histoire restée assez longtemps à l’affiche des cinémas autrichiens en 1913, d’un jeune étudiant pragois malheureux qui le 13 mai 1820 avait perdu l’amour et la vie en vendant son âme à un certain M. Scapinelli. Les plans extérieurs inhabituels de ce film, les personnages de sa ville natale tremblotant sur l’écran auraient à eux seuls beaucoup touché le Dr K., et aussi, il va sans dire, le drame de Balduin, la figure éponyme dans laquelle il lui eût été impossible de ne pas reconnaître son double, comme celui-là reconnaît le sien dans ce frère en habits sombres qui le harcèle et auquel jamais ni nulle part il ne pourra échapper. Dès l’une des premières scènes, Balduin, la meilleure lame de Prague, se confronte à sa propre image dans le miroir et bientôt, frappé de stupeur, il la voit sortir du cadre pour dès lors le hanter sous les traits du fantôme de sa déréliction.

student von prag

Cela ne devait-il pas nécessairement apparaître au Dr K. comme la description d’un combat dans lequel, comme dans cet autre sur le Laurenziberg, le personnage principal entretient avec son ennemi un rapport étroitement intime d’autodestruction, tel que poussé par son compagnon dans ses derniers retranchements il est contraint pour finir de confesser : Je suis fiancé, je l’avoue. Et que reste-t-il d’autre à faire à celui qui est acculé de la sorte que d’essayer de se débarrasser de son compagnon silencieux, en tirant un coup de pistolet que le film muet, au demeurant, rend visible sous forme d’un petit nuage de fumée.

Dans un instant arraché on ne sait comment à la durée et où le temps s’annule, Balduin est affranchi de l’obsession qui le hante. Il respire, ressent simultanément que la balle a transpercé sa propre poitrine et meurt au bas de l’image d’une mort ostentatoire, cependant que toute la scène, vacillante comme une lumière qui s’éteint, apparaît comme l’aria sans paroles du héros agonisant. Ce genre de derniers soubresauts que l’opéra régulièrement nous offre, cette errance, comme il l’écrit, de la voix dans la mélodie, le Dr K. ne les aura sans doute pas perçus comme ridicules, mais bien plutôt comme l’expression, naturelle dirait-on, de notre malheur, tant il est vrai que notre vie durant, ainsi qu’il le remarque ailleurs, nou s sommes sur les planches, trois petits tours avant de mourir.

W. G. Sebald, Vertiges
Traduction Patrick Charbonneau
Actes Sud, 2001

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