Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance

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Un soir, nous allâmes au cinéma, Henri, Berthe, Robert, le père d’Henri, qui, je crois, venait de revenir de Paris pour nous aider à y rentrer, et moi. Le film s’appelait Le grand silence blanc et Henri était fou de joie à l’idée de le voir car il se souvenait d’une magnifique histoire de Curwood qui portait ce titre, et pendant toute la journée, il m’avait parlé de la banquise et des Esquimaux, des chiens à traîneaux et des raquettes, du Klondyke et du Labrador. Mais dès les premières images, nous fûmes atrocement déçus : le grand désert blanc n’était pas le Grand Nord, mais le Sahara, où un jeune officier, nommé Charles de Foucauld, fatigué d’avoir fait des frasques avec des femmes de mauvaise vie (il buvait du champagne dans leurs chaussures), se faisait missionnaire malgré les objurgations de son ami le général Laperrine, qui n’était encore que capitaine, et qui arrivait trop tard avec son goum pour le sauver des méchants Touareg (au singulier : Targui) qui assiégeaient son bordj. Je me souviens de la mort de Charles de Foucauld : il est attaché à un poteau, la balle qui l’achève lui est entrée en plein dans l’œil, et le sang coule sur sa joue.

Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance,
Denoël 1975, pp. 205-206

Au sujet du Grand silence blanc (film ET roman inconnus au bataillon), voir ces explications intéressantes dans l’essai de David Bellos “Les ‘erreurs historiques’ dans W ou le souvenir d’enfance” paru dans l’ouvrage collectif Georges Perec et l’Histoire (p. 38-41).


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