Bret Easton Ellis, American Psycho (1)

american psycho

Je traîne du côté de VideoVisions, le magasin de location de vidéos, non loin de chez moi, dans l’Upper West Side, buvant une boîte de Diet Pepsi, le dernier Christopher Cross à fond dans les écouteurs de mon walkman Sony.

(…)

Il y a plus de monde qu’à l’habitude, dans le magasin de vidéo. Trop de gens, de couples en train de faire la queue, pour que je puisse louer She-Male Reformatory ou Ginger Cunt sans me sentir gêné, mal à l’aise. En outre, j’ai déjà buté sur Robert Ailes, de la First Boston, dans l’allée des films d’horreur, du moins je crois que c’était Robert Ailes. Il a marmonné un « Salut, McDonald », en passant. Il tenait Friday the 13th : Part 7 ainsi qu’un documentaire sur l’avortement, d’une main parfaitement manucurée, ainsi que je l’ai remarqué, et que seule déparait ce qui m’a bien semblé être une imitation de Rolex en or.

Puisque la pornographie ne semble pas de mise, je flâne au rayon des comédies et, avec le sentiment que l’on m’arrache le cœur, me décide pour un Woody Allen, ce qui ne me satisfait pas. Il me faut quelque chose d’autre. Je traverse le rayon Rock / Musique – rien –, me retrouve dans le rayon Horreur – idem –, et me sens soudain la proie d’une petite crise d’angoisse. Il y a trop de putains de films. Je m’accroupis derrière le présentoir en carton où s’alignent les cassettes de la dernière comédie de Dan Aykroyd et avale deux milligrammes cinq de Valium, que je fais passer avec le Diet Coke. Puis, presque machinalement, je tends la main vers Body Double – un film que j’ai loué trente-sept fois – et me dirige vers le comptoir où j’attends vingt minutes avant que la fille ne s’occupe de moi, un boudin (deux kilos et demi en trop, les cheveux frisottés, desséchés) vêtue d’un pull-over trop large, littéralement informe – et en tout cas non griffé –, et elle peut bien avoir, effectivement, de beaux yeux : qu’est-ce qu’on en a à foutre ? Enfin, c’est mon tour. Je lui tends les emballages vides.

- C’est ça ? demande-t-elle, prenant ma carte. Je porte des gants noir-de-Perse Mario Valentino. L’abonnement chez VideoVisions ne coûte que deux cent cinquante dollars par an.

- Avez-vous des films de Jami Gertz ? fais-je, essayant de croiser son regard.

- Quoi ? demande-t-elle, l’air ailleurs.

- Vous n’avez pas de films avec Jami Gertz ?

- Avec qui ? Elle inscrit quelque chose sur l’ordinateur. « Combien de jours ? » demande-t-elle.

- Trois. Vous n’avez jamais entendu parler de Jami Gertz ?

- Pas que je sache. Elle soupire.

- Jami Gertz. Une actrice.

- Je ne crois pas connaître cette personne, dit-elle, comme si je la harcelais, mais, dites, elle travaille dans un magasin de location de vidéos, et c’est là une profession si exigeante, c’est un tel stress, que son attitude hargneuse est parfaitement compréhensible, d’accord ? Ce que je pourrais faire du corps de cette fille, avec un marteau… Les mots que je pourrais graver avec un pic à glace… Elle tend les boîtes au type debout derrière elle – je feins d’ignorer sa réaction horrifiée quand il me reconnaît, ayant baissé les yeux sur l’emballage de Body Double – et il s’éloigne, soumis, disparaît dans une espèce d’antre au fond du magasin, pour aller chercher mes cassettes.

- Mais, si, évidemment, vous la connaissez, dis-je, jovial, elle fait une des pubs pour le Diet Coke. Vous voyez ce que je veux dire.

- Vraiment, je ne crois pas, dit-elle d’une voix monocorde, me coupant presque la parole. Elle tape le titre des films et mon numéro de carte sur le clavier de l’ordinateur.

- J’aime bien Body Double, cette scène où la fille se fait… se fait transpercer… par la perceuse électrique… c’est le meilleur moment, dis-je, suffoquant presque. Tout à coup, il fait très chaud dans le magasin de vidéo et, murmurant « Ô mon Dieu » dans un souffle, je pose ma main gantée sur le comptoir, pour l’empêcher de trembler. Je prends une profonde inspiration. « Et le sang commence à couler à flots du plafond », dis-je, et je hoche la tête sans le vouloir, avalant ma salive, pensant : il faut que je voie ses chaussures et, aussi discrètement que possible, j’essaie de jeter un coup d’œil derrière le comptoir, pour voir ce qu’elle porte aux pieds. Des baskets. De quoi devenir cinglé. Même pas des K-Swiss, ni des Tretorn, ni des Adidas, ni des Reebok. Des baskets de pauvre.

- Signez là. Elle me tend les cassettes sans même un regard, elle refuse de voir qui je suis ; et, avec un profond soupir, elle se tourne vers le suivants, un couple avec un bébé.


Bret Easton Ellis, American Psycho,
Traduit de l’anglais par Alain Defossé,
Le Seuil 1993

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