Ousmane Sembène, Devant l’Histoire

voltaïque

- Si tu vois ce film, le reste de ta vie, tu ne pourras plus faire confiance à une femme, dit l’un des trois hommes.

Ils étaient devant le cinéma le « Mali », dans le quartier populaire de Rebeuse. Tous les trois coulèrent leur regard sur la longue queue qui s’allongeait de minute en minute, composée d’hommes, de femmes et d’enfants : hors de la clarté, l’obscurité tombait comme un rideau. A la lisière du halo lumineux, s’alignaient les petites tables des marchands et des marchandes de denrées ; des prostituées déambulaient, l’air était frais, moins torride que la veille. De temps en temps, un vent venu du quartier apportait avec lui l’effluve nauséabond des matières en décomposition.

Après avoir regardé une seconde fois l’affiche, celui du milieu, le plus petit, opina :

- Je l’ai vu ce film. Il articula : Sam-son et Da-li-la.

- On rentre ou quoi ? Moi aussi je l’ai vu, ponctua le troisième, qui d’un geste machinal releva le pan droit de son sabador et mit la main dans la poche de son pantalon coupé à la turc. De nouveau, il considéra la foule.

Un taxi arriva et stoppa devant l’entrée.

L’homme fit du coude aux deux autres, leva le menton pour montrer les arrivants. Un couple vêtu à l’européenne débarqua de la voiture. (…)

- Je connais le gars : c’est Abdoulaye. Un instituteur. La fille : c’est sa femme. Elle se nomme Sakinétou. Elle est diplômée du collège technique. A leur mariage, on a tué 8 bœufs, 16 moutons, sans compter des quantités de sommes d’argent distribuées. Ils sont de mon quartier… c’est-à-dire, le gars a grandi dans le même quartier que moi.

Le commentateur s’était tu à leur approche.

Derrière leur sillage, flottait, léger, agréable, le parfum de la femme. On se retournait pour la regarder.

- C’est ça qu’on va voir ? demandait-il en français d’un ton de regret, et il lut pour lui et pour elle : « Samson et Dalila ».

- Oui, répondit-elle, et elle se retourna d’un quart vers la foule. Son regard rencontra celui du commentateur, qui lui fit un large sourire de reconnaissance. La figure de Sakinétou changea. Ses traits se durcirent.

- C’est un film idiot. Je l’ai déjà vu. On aurait mieux fait d’aller ailleurs…

- Où ailleurs ? l’interrompit encore la femme. Au coin de son œil où brillaient des filets argentés, s’amassait la colère.

Se faufilant, un homme majestueux par son accoutrement, deux grands boubous, talonné par ses deux épouses et cinq garçonnets, sépara le couple en deux.

- Qu’est-ce qu’on joue, Oncle ? (entendez Chéri) lui demanda celle qui venait derrière lui.

- Je ne sais pas. Une fois dedans, on saura. Attention de ne pas perdre les enfants, dit l’homme aux deux épouses et cinq garçonnets.

- Pourvu qu’on y chante, opina la deuxième, juste à la hauteur de la diplômée du collège technique.

- Ici, on ne joue que des films arabes ou indous, dit encore l’homme aux grands boubous.

- Alors ? fit Abdoulaye quand l’autre eut fini avec sa famille.

- Moi, je n’irai pas ailleurs. Depuis des mois, c’est pareil. Tu n’aimes pas les bals, et ce film, je veux le voir. Pour un instit’t, tu te poses là. Et ce samedi, je ne vais pas perdre mon temps avec des camarades qui ne parlent que de la belote ? dit la femme, le visage agressif.

(…)

samson et dalila

Une clameur, ténue, bourdonnait au-dessus des têtes ; puis des coups de sifflets stridents déchirèrent le bourdonnement : dans la queue, on se bousculait : derrière le mur de ténèbres au-dessus de la mer, un double faisceau de lumière balayait le rideau sombre.

- « Samson et Dalila », relut Abdoulaye, indécis. Tu l’as déjà vu, dit-il.

- Oui. Je ne veux pas rester le samedi à la maison… Je veux sortir pour m’amuser…

- On peut aller voir le « Ballet ».

- Le « Ballet », hé ! ponctua-t-elle avec un léger accent de mépris et de défi. Moi, je veux voir « Samson et Dalila »…

- Moi, non…

- Moi… Si.

Ils se fixèrent de nouveau, et elle ajouta avec le même ton de défi :

- … Je ne suis pas une Fatou (appellation qu’on donne dans certains milieux aux femmes illettrées). Je peux payer ma place, ajouta-t-elle ; quand elle se retourna son visage fut accueilli par les yeux des trois hommes. Elle murmura : « qu’ils sont bêtes » et s’orienta énergiquement vers le guichet. Puis revint. Abdoulaye n’avait pas bougé. Mais la colère le gagnait aussi.

- Je m’en vais. Je vais voir mon père, dit-elle.

- D’ailleurs, pour les billets faudrait faire la queue ; on risque de perdre, de rater le début du film, dit Abdoulaye qui renonçait à poursuivre cette lutte…

- Je n’y vais plus…

Elle avança vers la rue, arrêta un taxi qui passait. Puis on entendit le moteur de la voiture qui s’éloignait.

Abdoulaye, seul, toisa de nouveau l’affiche où était écrit en gros caractères : CE SOIR, SAMSON ET DALILA… Un film historique. Il alluma une cigarette, puis s’enfonça dans la nuit…

- Qu’est-ce qui s’est passé entre eux ? questionna le commentateur étonné.

- Ce qui s’est passé ?… Oh ! C’est fini. Ils ont perdu l’équilibre…

- C’est comme dans le pays. Il n’y a plus d’équilibre… On va voir ce film ?

- Si on allait voir le koratiste Toucouleur… Ça changerait un peu.

- Changer de pays ou d’épouse ne résout aucun problème… si les gens pensent de la même façon… Je me demande ce que va faire Abdoulaye ?…

- On rentre ou non ? redemanda l’autre ?

Ils regardèrent l’affiche… puis tous trois de concert entonnèrent en sifflotant l’air de « Soundiata »… et s’éloignèrent.


Ousmane Sembène, Devant l’Histoire
(nouvelle du recueil Voltaïque)
Présence africaine, 1971

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