Léo Henry, Rouge gueule de bois

rouge gueule de bois

- Ainsi, je vais conclure, dit Brown.

L’autre le regardait. Il le regarderait jusqu’à la fin. Et quand Brown se tairait, lorsque le dernier rien empêcherait l’écrivain d’ajouter quoi que ce soit à son monologue, il serait là une fraction de seconde encore, le dernier au monde à y voir quelque chose.

- Ainsi, je vais conclure. Je suis avec Roger Vadim et Jane Fonda, en juillet ou en août 1965. Nous sommes dans une salle de réunion des studios de la Paramount. Scott Meredith tenait à assister aux pourparlers mais il est en retard, coincé par un carambolage sur la 210 : je suis seul face à des gros bonnets de la major, je n’ai pas retenu leur nom ni leur titre, il y a de la finance dedans, et du pouvoir de décision. Roger est enjoué, élégant. Jane ne porte pas de maquillage, ce qui est inhabituel, et est plutôt remontée, ce qui est déjà plus banal. Elle a le rose aux joues et je sens une tension entre elle et son mari. Ils ont parlé politique, ou carrière, argent. Vadim prétend s’en foutre. Il est toujours très décontracté. Il se tourne vers moi, me demande ce que je pense de la génération d’après-guerre, de ses révolutions morales, de ses prises de conscience et de ses prises d’armes. « Pardon ? » je fais, consultant d’un œil les décideurs, qui opinent à mon endroit. « Il faut lancer un film différent, disent-ils, quelque chose de familial et d’osé, d’européen et de moderne, d’humaniste sans être marxiste, avec un message clair mais pas univoque. » Jane insiste sur l’engagement, Roger sur l’aventure, « alors, me demandent-ils, qu’en pensez-vous ? » L’air ambiant est froid et statique, vaguement pesant, c’est l’air trop respiré des climatiseurs en circuit fermé. J’essaie de comprendre ce que je fais là. J’ai très envie de boire un verre. Il me semble me souvenir que le livre que nous devons adapter parle de démiurgie et de pouvoir, de responsabilité vis-à-vis de ce que l’on crée. Je le dis. « Bien sûr, me rétorque-t-on. Mais il faut parler aux jeunes, faire quelque chose de différent, de pétulant, de générationnel. Parler du monde tel qu’il est. Faire de la métaphore. » Ma soif augmente, et mon désir d’être ailleurs. « Vous savez », je finis par dire, et Meredith n’est pas là pour me stopper, m’empêcher de ruiner cette dernière chance, de voir claquer à ma face les portes des cinémas, « le monde tel qu’il est ne m’intéresse pas. Le meilleur livre que j’aie écrit parle d’un jeune homme qui trime dans un bureau au début des années vingt. C’est tout ce que je sais de la jeunesse, et pour moi elle est passée depuis longtemps. Je croyais que nous étions réunis pour écrire une bonne histoire. Les symboles ne me disent rien. Je suis désolé. » La réunion ne s’est pas finie là-dessus, mais j’ai su au ton que prenaient les échanges que le projet suivrait son cours sans moi. Je n’écoutais plus vraiment. Je pensais aux whiskys que j’allais m’enfiler en sortant, au bar de mon hôtel, sur le chemin de la gare routière. Quand on est enfin sortis, sur le parking jaune, grillé de soleil, Roger m’a attrapé avant que je ne monte dans le taxi et m’a dit que j’avais bien fait. Qu’il aurait aimé bosser avec moi, mais que ça n’était pas la peine, qu’il valait mieux que je poursuive mon travail. « Rentrez chez vous, m’a-t-il dit, un de ses grands bras autour de mes épaules, embrassez votre épouse de ma part, et tâchez d’écrire de bons bouquins. »


Léo Henry, Rouge gueule de bois
La Volte, 2011

Leave a Reply

Your email address will not be published.

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>