Montague R. James, Rendez-vous avec la peur

lanterne magique

“Bizarrerie”, pourquoi ? Parce qu’avec la séance de lanterne magique, on est au cinéma avant le cinéma, dans la préhistoire du 7e art…







rendez-vous avec la peur

Le premier hiver qu’il a passé à Ludlow, notre charmant voisin [Karswell] écrivit à M. Farrer, le pasteur de sa paroisse (ce n’est pas le nôtre, mais nous le connaissons très bien), lui proposant de montrer aux enfants quelques projections avec sa lanterne magique. Il prétendait en posséder d’un genre tout à fait nouveau, qui les intéresserait, croyait-il. Le pasteur fut assez surpris, car M. Karswell paraissait plutôt enclin à se montrer désagréable à l’égard des enfants ; il se plaignait notamment de ce qu’ils pénétraient dans sa propriété, ou de quelque chose de ce genre. Cependant, l’offre fut acceptée, bien entendu. On fixa un soir, et notre ami alla s’assurer lui-même que tout se passait bien. Ses propres enfants assistaient à une réunion récréative que nous avions organisée de notre côté, et le pasteur nous exprima plus tard sa gratitude de leur avoir ainsi évité la séance de M. Karswell.

Ce dernier s’était évidemment mis en tête de rendre ses petits spectateurs fous de terreur. Je crois bien qu’il y serait parvenu si on lui avait permis de continuer. Il commença par des choses relativement anodines, entre autres Le Petit Chaperon Rouge, et même là, dit M. Farrer, le loup était si horrible que l’on dut faire sortir quelques-uns des tout-petits. Il précisa que M. Karswell, pour amorcer ce conte, produisit un bruit semblable au hurlement d’un loup dans le lointain. C’était bien le son le plus sinistre qu’il eût jamais entendu ! Toutes les vues projetées étaient très ingénieuses et parfaitement réalistes. Mais où les avait-il prises ? Comment les avait-il réalisées ? M. Farrer ne pouvait l’imaginer. Le spectacle se poursuivait et l’horreur allait grandissant. Les enfants, hypnotisés, observaient le plus parfait silence. À la fin, M. Karswell passa une série représentant un petit garçon qui traversait son parc – Lufford, veux-je dire – le soir. Il n’était pas dans la salle un seul enfant qui ne pût reconnaître le lieu d’après les projections. Ce pauvre enfant fut suivi, puis pris en chasse, rattrapé et mis en pièces [par] une affreuse créature sautillante, de blanc vêtue, que l’on voyait d’abord se faufiler parmi les arbres, et qui, progressivement, devenait de plus en plus visible. M. Farrer dit que cela lui valut le plus affreux cauchemar dont il ait gardé le souvenir. On n’ose songer à l’effet produit sur des enfants. Cette fois, c’en était trop. Il interpella vertement M. Karswell, lui disant que cela ne pouvait continuer. Tout ce que l’autre répondit fut : « Ah ! vous pensez qu’il est temps de mettre fin à notre petite séance et de les envoyer au lit, à la maison ? Très bien ! »

Alors, s’il vous plaît ! il projeta une autre vue : un gros amas de serpents, de mille-pattes, de répugnantes créatures ailées. Par quel procédé les fit-il pour ainsi dire sortir hors de l’écran et se répandre parmi les spectateurs, ce phénomène s’accompagnant d’une sorte de bruissement sec qui mit les enfants au bord de la folie ? Il va de soi que ce fut la débandade. Un bon nombre d’entre eux furent blessés, plus ou moins gravement, dans cette ruée vers la sortie, et je suis convaincue que pas un ne ferma l’œil cette nuit-là.


Montague R. James, Rendez-vous avec la peur
Traduction Jos Ras
extrait de Rendez-vous avec la peur et autres contes fantastiques portés à l’écran
(recueil présenté par François Rivière), Cahiers du cinéma, 2005

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