Paul Auster, Le livre des illusions (3)

livre des illusions

Il me fallut un moment pour y entrer, pour comprendre ce qui se passait. L’action était filmée avec un réalisme si imperturbable et une attention si scrupuleuse envers les détails de la vie quotidienne que je restai d’abord insensible à la magie qui imprégnait le cœur du récit. Le film commençait comme n’importe quelle comédie sentimentale et, pendant les douze ou quinze premières minutes, Hector (NB : le réalisateur) s’en tenait aux conventions éprouvées du genre : la rencontre imprévue entre l’homme et la femme, le malentendu qui les sépare, le revirement soudain et l’explosion du désir, la plongée dans le délire, l’émergence de difficultés, l’affrontement avec le doute et la victoire sur le doute – le tout devant conduire (du moins je le pensais) à un dénouement triomphal. En dépit des apparences, le cadre du film n’était pas Tierra del Sueño ni le territoire du Blue Stone Ranch. C’était le dedans de la tête d’un homme – et la femme qui était entrée dans cette tête n’était pas une vraie femme. C’était un esprit, une figure née de l’imagination de l’homme, un être éphémère envoyé pour devenir sa muse.

Si le film avait été tourné en n’importe quel autre lieu, j’aurais sans doute été moins lent à saisir. La proximité immédiate du paysage me déconcertait et, pendant les deux premières minutes, je dus lutter contre l’impression d’avoir affaire à une sorte de cinéma familial élaboré et de haut niveau. La maison du film était la maison d’Hector et Frieda ; le jardin était leur jardin ; la route était leur route. Les arbres d’Hector étaient là, eux aussi – plus jeunes et moins fournis qu’à présent, sans doute, mais néanmoins ces mêmes arbres devant lesquels j’étais passé en venant au bâtiment de la postproduction moins de dix minutes auparavant. Il y avait la chambre à coucher où j’avais dormi cette nuit-là, le rocher sur lequel j’avais vu se poser le papillon, la table de cuisine que Frieda avait quittée pour répondre au téléphone. Jusqu’à ce que le film commence à se dérouler sur l’écran devant moi, tout cela avait été réel. À présent, les images en noir et blanc de la caméra de Charlie Grund en avaient fait les éléments d’une œuvre de fiction. J’étais censé les lire comme des ombres, mais mon cerveau mit du temps à s’ajuster. Je ne cessais de les voir tels qu’ils étaient, non comme ce qu’ils représentaient.


Paul Auster, Le livre des illusions
Traduit de l’américain par Christine Le Bœuf
Actes Sud, 2002

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