Paul Auster, Le livre des illusions (2)

livre des illusions

Je n’étais pas cinéphile. […] Ce n’était pas que j’eusse quoi que ce fût contre le cinéma, mais il n’avait jamais vraiment compté pour moi et pas une fois en plus de quinze ans d’enseignement et d’écriture je n’avais éprouvé le besoin d’en parler. J’aimais le cinéma comme tout le monde l’aime – comme une distraction, du papier peint animé, une bagatelle. Quelles que fussent parfois la beauté ou la nature hypnotique des images, elles ne me satisfaisaient jamais aussi profondément que les mots. Trop de choses étaient données, me semblait-il, trop peu laissées à l’imagination du spectateur et, paradoxalement, plus le cinéma simulait de près la réalité, plus grave était son échec à représenter le monde – celui qui est en nous autant que celui qui nous entoure. C’était la raison pour laquelle j’avais toujours, d’instinct, préféré le noir et blanc à la couleur, les films muets aux films parlants. Le cinéma était un langage visuel, une façon de raconter des histoires en projetant des images sur un écran à deux dimensions. L’addition du son et de la couleur avait créé l’illusion d’une troisième dimension mais, en même temps, elle avait dérobé aux images leur pureté. Ce n’était plus à elles qu’incombait tout le travail et au lieu de faire du film le parfait médium hybride, le meilleur des mondes possibles, le son et la couleur avaient affaibli le langage qu’ils étaient censés améliorer. Ce soir-là, en voyant Hector et les autres comédiens accomplir leurs numéros dans mon living-room du Vermont, je fus frappé par l’idée que je regardais un art défunt, un genre tout à fait mort qui plus jamais ne serait pratiqué. Et pourtant, malgré toutes les transformations qui s’étaient produites entretemps, leur travail était aussi frais et vivifiant que lors des premières projections. C’était dû au fait qu’ils avaient compris le langage qu’ils parlaient. Ils avaient inventé une syntaxe de l’œil, une grammaire de pure gestuelle et, à part les costumes, les voitures et les mobiliers désuets à l’arrière-plan, rien de tout cela ne pouvait vieillir. C’était de la pensée traduite en action, la volonté humaine s’exprimant par le truchement du corps humain et, par conséquent, c’était de tous les temps. Pour la plupart, les comédies muettes ne se souciaient même pas de raconter des histoires. Elles étaient comme des poèmes, comme des évocations de rêves, comme de complexes chorégraphies de l’âme et parce qu’elles étaient mortes, elles nous parlaient sans doute plus intimement qu’elles ne l’avaient fait au public de leur époque. Nous les regardions à travers une grande faille d’oubli, et c’était précisément ce qui les séparait de nous qui les rendaient si attachantes : leur mutité, leur absence de couleur, leurs rythmes heurtés et accélérés. Autant d’obstacles qui nous rendaient la vision difficile, mais qui soulageaient aussi l’image du fardeau de la représentation. Ils se dressaient entre nous et le film et, de ce fait, nous n’avions plus à prétendre que nous regardions le monde réel. L’écran plat était l’univers, et il existait en deux dimensions. La troisième dimension naissait dans notre tête.


Paul Auster, Le livre des illusions
Traduit de l’américain par Christine Le Bœuf
Actes Sud, 2002

Leave a Reply

Your email address will not be published.

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>