Paul Auster, Le livre des illusions (1)

livre des illusions

Il devait être un peu plus de dix heures. Ancré à ma place habituelle sur le canapé, un verre de whisky dans une main et la commande à distance dans l’autre, je zappais distraitement. Je tombai sur cette émission quelques minutes après son début, mais il ne me fallut pas longtemps pour comprendre que c’était un documentaire consacré à des comédiens du cinéma muet. Tous les visages connus s’y trouvaient – Chaplin, Keaton, Lloyd – mais il y avait aussi quelques séquences rares de comiques dont je n’avais jamais entendu parler, des gens moins célèbres tels que John Bunny, Larry Semon, Lupino Lane et Raymond Griffith. Je regardai les gags successifs avec une sorte de détachement mesuré, sans vraiment leur prêter attention, mais assez absorbé pour ne pas passer à autre chose. Hector Mann n’arriva que vers la fin du programme et quand vint son tour, il n’y eut qu’un seul clip, une séquence de deux minutes extraite de The Teller’s Tale (Le Conte du caissier), qui avait une banque pour décor et où Hector interprétait un commis laborieux. Je ne peux pas expliquer pourquoi je fus saisi, mais il était là, avec son complet tropical blanc et sa fine moustache noire, debout devant une table, en train de compter des piles d’argent, et il travaillait avec un si furieuse efficacité, tant de rapidité et une concentration si démente que je ne pouvais pas le quitter des yeux. À l’étage, des ouvriers installaient un nouveau plancher dans le bureau du directeur de la banque. À l’autre bout de la pièce, une jolie secrétaire, assise à sa table, se polissait les ongles derrière une grosse machine à écrire. À première vue, rien n’aurait pu détourner Hector d’accomplir sa tâche en un temps record. Et puis, très progressivement, de petits filets de sciure de bois commençaient à couler sur sa veste et, quelques instants après, il apercevait enfin la jeune femme. Un élément était soudain devenu trois éléments et dès lors l’action rebondissait entre eux selon un rythme triangulaire de travail, vanité et désir : l’effort de continuer à compter l’argent, l’envie de protéger son complet bien-aimé et la tentation de croiser du regard celui de la jeune femme. De temps en temps, la moustache d’Hector se tordait de consternation, comme pour ponctuer l’action d’un faible gémissement ou d’un aparté marmonné. Il s’agissait moins de farce et d’anarchie que de caractère et de rythme, d’un mélange d’objets, de corps et d’esprits orchestré en douceur. Chaque fois qu’Hector perdait le compte, il devait recommencer et cela ne l’incitait qu’à travailler deux fois plus vite encore. Chaque fois qu’il levait la tête pour repérer au plafond d’où venait la poussière, il le faisait une fraction de seconde après que les ouvriers avaient bouché le trou avec une planche neuve. Chaque fois qu’il tournait les yeux vers la jeune femme, elle regardait dans la mauvaise direction. Et pourtant, à travers tout cela, Hector réussissait à garder son calme, à refuser à toutes ces frustrations mesquines le pouvoir de le détourner de son but ou d’entamer sa bonne opinion de lui-même. Ce n’était peut-être pas le morceau de comédie le plus extraordinaire que j’eusse jamais vu, mais il me ravit au point de m’absorber complètement et au deuxième ou troisième tortillement de la moustache d’Hector je riais, je riais bel et bien aux éclats.


Paul Auster, Le livre des illusions
Traduit de l’américain par Christine Le Bœuf
Actes Sud, 2002

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