Jean-Michel Guenassia, Le Club des Incorrigibles Optimistes (2)

club incorrigibles optimistes

J’ai fait des stages prolongés à la Cinémathèque. À la l’extrême limite du possible. J’avais quelques obligations scolaires qui me contraignaient à une présence aussi excessive qu’inutile sur les bancs du lycée. J’ai ingurgité un nombre incalculable de films. Des extraordinaires, des rasoir et des nanars d’avant-guerre. J’ai supporté avec abnégation une intégrale Dreyer et une Ozu, une rétrospective de films muets comiques mexicains et avec bonheur un hommage à Louise Brooks et un à Fritz Lang. Je m’asseyais au fond de la salle. Toujours à la même place. Près de la porte d’entrée. Pour ne pas la rater si elle venait. J’étais devenu un habitué. On me saluait. On me prenait à témoin pour avoir mon avis. C’est comme ça que j’ai fait la connaissance de William Delèze. Il était assistant réalisateur. Il avait travaillé avec un metteur en scène dont le film anticolonialiste n’était jamais sorti, bloqué par les trusts et le capitalisme sournois. Depuis, il n’assistait personne et passait son temps à discuter, à draguer et à rigoler. À chaque fois, il était là. Il était grand, avec une tignasse abondante, les cheveux en épis et quand il s’asseyait dans la salle, il y avait des râlantes. Il a fini par se mettre au dernier rang. La première fois, il s’est assis à ma place. Il s’est poussé d’un fauteuil sans protester. Nos places restaient définitives. Le premier qui arrivait gardait le siège de l’autre. Il prenait des notes dans le noir dans un gros cahier à spirale qu’il noircissait d’une écriture illisible. Quand la lumière se rallumait, il avait du mal à se relire. Ses lignes se chevauchaient ou partaient en zigzag. Des fois, il prenait du retard et se penchait à mon oreille : « Qu’est-ce qu’elle a dit ? » ou : « Il n’a pas fermé la lumière en sortant, non ? » ou : « T’as vu : les deux plans ne sont pas raccord, c’est affreux. » À la fin, il sortait se dégourdir les jambes dans le hall. En passant, il disait soit : « Grand film », soit : « Le prochain sera meilleur. » Durant la séance, les commentaires allaient bon train. Il lui arrivait de changer d’avis. « À la réflexion, c’est une merde » ou : « Tout compte fait, c’est un film qui donne à réfléchir. » Je n’avais pas envie de lier conversation ou de faire connaissance. Après avoir vu Voyage à Tokyo, il m’a demandé : « Vous êtes muet ? » J’ai répondu « Non ». Pendant longtemps, on ne s’est pas parlé. Après Écrit sur du vent de Douglas Sirk qui m’avait mis de bonne humeur et avant le film suivant, j’ai fait une approche :

- Pas mal, hein ?

- Tu es un fou de cinéma, toi aussi ?

- Pas spécialement. Je cherche une jeune femme. D’après un ami qui s’y connaît, un jour ou l’autre, elle passera par là. J’attends.

Il m’a regardé avec ses sourcils levés en accents circonflexes. Je n’ai pas voulu donner de détails. Je me suis enhardi. Je lui ai montré le portrait-robot.

- Ce dessin te dit quelque chose ?

Il a tourné la feuille dans tous les sens, a cherché la bonne lumière. Il hésitait.

- C’est Bette Davis ?

J’ai été obligé de lui raconter rapidement mon aventure. La salle se remplissait.

- C’est une belle histoire, a-t-il dit. Je cherche un sujet de scénario pour pouvoir tourner mon premier film. C’est un bon début. Tu me raconteras la suite.

C’était la fin de l’entracte et le début du générique de Vera Cruz.

- Si par hasard, tu la croises…

- Je lui dis quoi ?

Il y a eu un « Silence ! » et un « La ferme ! ». Je me suis assis. Je cherchais ce qu’il devrait lui dire. Je ne trouvais pas. William était absorbé par le film. Il avait raison. C’était un beau western.


Jean-Michel Guenassia, Le Club des Incorrigibles Optimistes,
Albin Michel, 2009

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