Ray Bradbury, Le fantôme d’Hollywood (2)

fantôme d'hollywood

Il était tard, mais le dernier tour de manivelle de plusieurs films avait été fixé à la veille de la Toussaint, afin que se déroulent en même temps les fiestas d’adieux sur divers plateaux. Dans trois salles de tournage aux portes coulissantes grandes ouvertes retentissaient la musique de jazz, les éclats de rire, les pétarades des bouchons de champagne et les refrains chantés en chœur. À l’intérieur, des foules en costumes de films accueillaient d’autres foules en déguisements d’Halloween venues du dehors.

Sans m’introduire nulle part, je me contentais de sourire ou de rire au passage. Après tout, comme j’avais la conviction que les studios étaient à moi, je pouvais rester ou partir à ma guise.

Mais même en retournant dans les zones d’ombre, je sentais un frémissement m’agiter. Mon amour du cinéma durait depuis trop d’années. C’était comme si je vivais une histoire d’amour avec King Kong, qui m’était tombé dessus quand j’avais treize ans : jamais je ne m’étais échappé de sa carcasse au cœur battant.

De même les studios s’abattaient sur moi chaque matin à mon arrivée. Il me fallait des heures pour me délivrer de leurs sortilèges, respirer normalement et m’atteler au travail. Au crépuscule, l’enchantement renaissait et j’avais de nouveau le souffle coupé. Je savais qu’un jour viendrait où je devrais partir, me libérer, m’en aller pour ne jamais revenir, faute de quoi, tel King Kong éternisé dans sa chute et son écrasement, je serais un jour tué par cette magie.


Ray Bradbury, Le fantôme d’Hollywood,
traduit de l’anglais par Alain Dorémieux,
Denoël, 1992

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