Ray Bradbury, Le fantôme d’Hollywood (1)

La traduction française suit le texte original.

graveyard for lunatics

Once upon a time there were two cities within a city. One was light and one was dark. One moved restlessly all day while the other never stirred. One was warm and filled with ever-changing lights. One was cold and fixed in place by stones. And when the sun went down each afternoon on Maximus Films, the city of the living, it began to resemble Green Glades cemetery just across the way, which was the city of the dead.

As the lights went out and the motions stopped and the wind that blew around the corners of the studio buildings cooled, an incredible melancholy seemed to sweep from the front gate of the living all the way along through twilight avenues toward that high brick wall that separated the two cities within a city. And suddenly the streets were filled with something one could speak of only as remembrance. For while the people had gone away, they left behind them architectures that were haunted by the ghosts of incredible happenings.

For indeed it was the most outrageous city in the world, where anything could happen and always did. Ten thousand deaths had happened here, and when the deaths were done, the people got up, laughing, and strolled away. Whole tenement blocks were set afire and did not burn. Sirens shrieked and police cars careened around comers, only to have the officers peel off their blues, cold-cream their orange pancake makeup, and walk home to small bungalow court apartments out in that great and mostly boring world.

Dinosaurs prowled here, one moment in miniature, and the next looming fifty feet tall above half-clad virgins who screamed on key. From here various Crusades departed to peg their armor and stash their spears at Western Costume down the road. From here Henry the Eighth let drop some heads. From here Dracula wandered as flesh to return as dust. Here also were the Stations of the Cross and a trail of ever-replenished blood as screenwriters groaned by to Calvary carrying a backbreaking load of revisions, pursued by directors with scourges and film cutters with razor-sharp knives. It was from these towers that the Muslim faithful were called to worship each day at sunset as the limousines whispered out with faceless powers behind each window, and peasants averted their gaze, fearing to be struck blind.

This being true, all the more reason to believe that when the sun vanished the old haunts rose up, so that the warm city cooled and began to resemble the marbled orchardways across the wall. By midnight, in that strange peace caused by temperature and wind and the voice of some far church clock, the two cities were at last one.


Ray Bradbury, A Graveyard for Lunatics – Another Tale of Two Cities
Knopf, 1990



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fantôme d'hollywood

Il y avait une fois deux cités à l’intérieur d’une cité. L’une était de lumière et l’autre d’ombre. L’une fourmillait d’activité toute la journée, l’autre n’avait jamais un frémissement. L’une était chaude et baignée d’éclairages chatoyants. L’autre était froide et immobilisée par les pierres. Et chaque soir au coucher du soleil les studios des Films Maximus, la cité des vivants, prenaient l’apparence du cimetière de Green Glades Park, situé sur le terrain attenant, qui était la cité des morts.

À cet instant des lumières éteintes et des mouvements suspendus, où le vent soufflant dans les recoins des studios fraîchissait, une indicible mélancolie semblait franchir le portail du domaine des vivants, pour dériver le long des avenues crépusculaires vers le grand mur de brique séparant les deux cités à l’intérieur d’une cité. Et soudain les rues se peuplaient de choses dont on ne pouvait parler qu’en les nommant souvenirs. Car les architectures désertées par les occupants des lieux abritaient les fantômes d’inconcevables événements.

C’était en effet la cité la plus extravagante de la terre, où tout pouvait se produire et finissait toujours par arriver. Ici dix mille personnes avaient succombé à la mort avant de se relever en riant et de s’éloigner d’un pas nonchalant. Des édifices entiers avaient été la proie des flammes sans pour autant se consumer. Toutes sirènes hurlantes, des voitures de police avaient foncé à l’angle des carrefours, et leurs passagers n’en étaient sortis que pour se dépouiller de leurs uniformes bleus, effacer à l’aide de crème démaquillante leur fond de teint ocre, puis rentrer dans les petits appartements de leurs bungalows d’habitation au sein de la grisaille du vaste monde.

Par ici des dinosaures avaient rôdé, tantôt en réduction, tantôt se dressant, hauts de quinze mètres, au-dessus de virginales héroïnes dépenaillées et glapissantes. De là étaient partis de valeureux croisés qui s’en allaient accrocher leurs armures et ranger leurs lances au magasin des accessoires. Henry VIII avait ici fait couper quelques têtes. Là Dracula avait erré sous sa forme charnelle avant de retomber en cendres. On y trouvait aussi les Stations de la Croix arrosées d’un sang toujours frais, celui des scénaristes fourbus montant au Calvaire, le dos ployé sous le fardeau des pages retouchées, persécutés par les metteurs en scène aux fouets cinglants et les censeurs aux ciseaux affutés comme des rasoirs. Et du haut de ces minarets les fidèles étaient conviés à se prosterner chaque matin au soleil levant, dans le sillage vrombissant des limousines aux vitres teintées dissimulant des puissances anonymes, tandis que les manants détournaient le regard de peur de devenir aveugles.

Tout cela étant, on avait d’autant plus de raisons de croire qu’à la nuit tombée s’éveillaient les anciens spectres, alors que la cité chaude envahie par la froidure se mettait à ressembler aux vergers de marbre alignés de l’autre côté du mur. Vers minuit, dans cette paix étrange amenée par le vent, l’abaissement de la température et le son de l’horloge d’un lointain clocher d’église, les deux cités en venaient enfin à se confondre.


Ray Bradbury, Le fantôme d’Hollywood,
traduit de l’anglais par Alain Dorémieux,
Denoël, 1992

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