Maurice Audebert, Tombeau de Greta G. (2)

GretaG

Stepan est arrivé à Hollywood bien après moi, dans les bagages de Sternberg, retour d’un séjour en Europe. Beau comme un dieu : j’assume le cliché car, ici où les beaux garçons sont légion, on se retournait sur son passage et tout le monde voulait savoir dans quel film on le verrait. Conclusion logique puisque Sternberg, lors de leur rencontre, lui avait proposé un contrat. Mais Stepan avait accepté le voyage et refusé le contrat. Pour raison métaphysique : « Ce monde-ci manque déjà de réalité et ce serait disparaître complètement que de figurer dans vos images. » Il lui expliqua qu’il n’avait jamais vu qu’un seul film : « J’avais dix, onze ans, j’ai oublié les détails, les circonstances, le titre, l’histoire. Seul me reste le souvenir de quelques images tremblotantes, des silhouettes en cagoule blanche, des croix noires, sans doute le Ku Klux Klan, il y avait aussi des flammes, déjà tout cela très irréel, et puis soudain – l’explication rationnelle n’est venue que plus tard : une simple panne de projecteur – les images qui s’enchevêtrent, se dissolvent et, éclatante, nue, vide et qui m’aspirait de toute sa blancheur scintillante, la toile de l’écran. Je suis sorti en hurlant, j’ai fui, des kilomètres, ce néant vorace et je n’ai plus, de ma vie, remis les pieds dans une salle. »


Maurice Audebert, Tombeau de Greta G.
Actes Sud, 2007

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