Albert Camus, Le premier homme (1)

le premier homme

Les séances de cinéma réservaient d’autres plaisirs à l’enfant… La cérémonie avait lieu aussi le dimanche après-midi et parfois le jeudi. Le cinéma de quartier se trouvait à quelques pas de la maison et portait le nom d’un poète romantique comme la rue qui le longeait. Avant d’y entrer, il fallait franchir une chicane d’éventaires présentés par des marchands arabes et où se trouvaient pêle-mêle des cacahuètes, des pois chiches séchés et salés, des lupins, des sucres d’orge peints en couleurs violentes et des « acidulés » poisseux. D’autres vendaient des pâtisseries criardes, parmi lesquelles des sortes de pyramides torsadées de crème recouvertes de sucre rose, d’autres des beignets arabes dégoulinant d’huile et de miel. Autour des éventaires, une nuée de mouches et d’enfants, attirés par le même sucre, vrombissaient ou hurlaient en se poursuivant sous les malédictions des marchands qui craignaient pour l’équilibre de leur éventaire et qui du même geste chassaient les mouches et les enfants. Quelques-uns des marchands avaient pu s’abriter sous la verrière du cinéma qui se prolongeait sur un des côtés, les autres avaient placé leurs richesses gluantes sous le soleil vigoureux et la poussière soulevée par les jeux des enfants. Jacques escortait sa grand-mère qui, pour l’occasion, avait lissé ses cheveux blancs et fermé son éternelle robe noire d’une broche d’argent. Elle écartait gravement le petit peuple hurlant qui bouchait l’entrée et se présentait à l’unique guichet pour prendre des « réservés ». À vrai dire, il n’y avait le choix qu’entre ces « réservés » qui étaient de mauvais fauteuils de bois dont le siège se rabattait avec bruit et les bancs où s’engouffraient en se disputant les places les enfants à qui on n’ouvrait une porte latérale qu’au dernier moment. De chaque côté des bancs, un agent muni d’un nerf de bœuf était chargé de maintenir l’ordre dans son secteur, et il n’était pas rare de le voir expulser un enfant ou un adulte trop remuant. Le cinéma projetait alors des films muets, des actualités d’abord, un court film comique, le grand film et pour finir un film à épisodes, à raison d’un bref épisode par semaine. La grand-mère aimait particulièrement ces films en tranches dont chaque épisode se terminait en suspens. Par exemple le héros musclé portant dans ses bras la jeune fille blonde et blessée s’engageait sur un pont de lianes au-dessus d’un canon torrentueux. Et la dernière image de l’épisode hebdomadaire montrait une main tatouée qui, armée d’un couteau primitif, tranchait les lianes du ponton. Le héros continuait de cheminer superbement malgré les avertissements vociférés des spectateurs des « bancs ». La question alors n’était pas de savoir si le couple s’en tirerait, le doute à cet égard n’étant pas permis, mais seulement de savoir comment il s’en tirerait, ce qui expliquait que tant de spectateurs, arabes et français, revinssent la semaine d’après pour voir les amoureux arrêtés dans leur chute mortelle par un arbre providentiel. Le spectacle était accompagné tout au long au piano par une vieille demoiselle qui opposait aux lazzis des « bancs » la sérénité immobile d’un maigre dos en bouteille d’eau minérale capsulée d’un col de dentelle. Jacques considérait alors comme une marque de distinction que l’impressionnante demoiselle gardât des mitaines par les chaleurs les plus torrides. Son rôle d’ailleurs n’était pas aussi facile qu’on eût pu le croire. Le commentaire musical des actualités, en particulier, l’obligeait à changer de mélodie selon le caractère de l’événement projeté. Elle passait ainsi sans transition d’un gai quadrille destiné à accompagner la présentation des modes de printemps à la marche funèbre de Chopin à l’occasion d’une inondation en Chine ou des funérailles d’un personnage important dans la vie nationale ou internationale. Quel que soit le morceau, en tout cas, l’exécution était imperturbable, comme si dix petites mécaniques sèches accomplissaient sur le vieux clavier jauni une manœuvre depuis toujours commandée par des rouages de précision. Dans la salle aux murs nus, au plancher couvert d’écorces de cacahuètes, les parfums du crésyl se mêlaient à une forte odeur humaine. C’était elle en tout cas qui arrêtait d’un coup le vacarme assourdissant en attaquant à pleines pédales le prélude qui était censé créer l’atmosphère de la matinée. Un énorme vrombissement annonçait que l’appareil de projection se mettait en marche, le calvaire de Jacques commençait alors.


Albert Camus, Le premier homme
Gallimard 1994
(manuscrit inachevé auquel travaillait Albert Camus au moment de sa mort)

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