Joseph Roth, Images viennoises

Cinéma au Prater



images viennoises

Le portier est en effervescence devant l’entrée. Une large bande de galon doré fait le tour de sa casquette et son éclat confère une haute dignité au personnage. S’il était simplement tête nue, il m’apparaîtrait à moi et aux autres comme la personnification de l’empressement – ce qui serait très à son désavantage. Car sa personnalité est obséquieuse et servile vis-à-vis de toutes les puissances payantes des alentours et s’enflamme on ne peut plus facilement au moindre froissement de billet de banque. Mais, tel qu’il se tient là, le chef entouré d’une auréole aux larges bords, il suscite des associations d’idées qui en imposent, du type « hautes charges et fonctions », « ordre et discipline », « petites combines et corruption ». Grâce à cette casquette de dignitaire, il est investi du droit formel d’opérer la distinction entre les simples adolescents et ceux qui ont déjà atteint l’âge de seize ans, et de ranger ceux qu’il suspecte d’être encore imberbes soit dans la première, soit dans la seconde catégorie, en fonction du montant du pourboire qu’on lui donne et avec une inflexibilité de fonctionnaire. On peut échapper au classement dans la catégorie des mineurs si, par égard pour les revenus complémentaires du portier, on réclame dix cigarettes de la marque Sport et qu’on prouve donc par sa dépendance à la nicotine qu’on dispose de la maturité nécessaire pour entrer au cinéma.

Son cri, « prrrogrrrammme », est un roulement de tambour bref et énergique, qu’il fait retentir à la face de chaque visiteur, il annonce d’emblée de l’excitation, de la sensation, du suspense, et pourrait amplement se suffire à lui-même. Mais au roulement de tambour succèdent bientôt des fanfares, un feu d’artifice verbal : « L’As rouge ! » – le mot « as » retombe en sifflant comme une étincelle enflammée, si bien qu’on croirait avoir maintenant un trou sur son manteau. L’As rouge est l’expression la plus inouïe de la magie cinématographique des cinq continents, née en Amérique dans une débauche de munitions telle que la dernière guerre mondiale en a connu, et il contient sous une forme comprimée deux fois cent mille séries de romans policiers ; un condensé de toutes les abominations de l’histoire criminelle. L’enthousiasme dégouline du front du portier sous forme de sueur quand, dans un fracas de claquements de langue, il vante les mérites de L’As rouge à ses auditeurs ébaubis.

Au cinéma du Prater, L’As rouge est joué par les spectateurs eux-mêmes. Des ouvriers slovaques, en chemise de soldat, avec un foulard à fleurs rouge, visage moucheté de blanc gris et yeux exorbités, pour ainsi dire sans aucun lien avec le cerveau. Des prostituées et des souteneurs, maquillage criard sur les pommettes, mains recouvertes de bandages, invalides tombés dans la déchéance. Tous les gens ici sont tout droit sortis de l’écran, proviennent des slums les plus mal famés, du Far West. L’As rouge démarre avant même le début de la projection.

Tintement de clochette, portes qui s’ouvrent, ordres clamés : « Allez à droite ! », « Fauteuils de gauche ! », l’odeur moite des corps humains s’agrippe, suffocante, à la poitrine et à la gorge, l’obscurité t’assaille à la manière d’un fauve puissant. Tu entends dans ton dos le vrombissement sec d’une catastrophe imminente, un faisceau lumineux blafard, surgi d’une ouverture carrée de la taille d’un œil, tressaille, siffle comme une flèche acérée et véloce, scindant l’obscurité, au-dessus d’un désordre organisé de têtes, engendre avec l’écran blême l’engeance maudite d’ombres diaboliques et distordues. Surviennent des choses inexplicables : ma voisine de gauche tient à la main un revolver fumant, tire des coups de feu frénétiques, elle est serveuse dans une auberge du Far West, son chef est le portier du cinéma, oui, il a la même casquette ornée d’une large bande dorée – ne se trouve-t-il plus à l’intérieur du cinéma ? Non, il est aubergiste dans la région des gisements d’or, il ne vend plus de cigarettes de la marque Sport, mais il est accoudé à un tonneau de bière. Ah ! Maintenant je l’ai reconnu ! Voilà sa véritable identité ! Je me disais bien en entrant que ses yeux avaient quelque chose de bizarre, il y avait dans sa façon de regarder et de cligner des yeux comme une expression de bestialité. Maintenant je sais tout ! Il a caché dans la pièce du haut un personnage mystérieux, un certain Dr Diaz, qui veut à tout prix connaître le secret de la fabuleuse fabrication des munitions et qui a désormais l’intention d’éliminer le détective, cet homme au visage rasé de près et au regard désabusé, dont les commissures des lèvres expriment le cynisme, qui s’est payé il y a quelques instants un fauteuil à la caisse. Son ami, quant à lui, est celui qu’on nomme « Petit-Ours », un homme incroyablement agile qui peu de temps auparavant indiquait leurs places aux spectateurs, et que je n’aurais jamais cru capable – tant son manteau d’hiver et son maintien lui donnaient l’air d’un bourgeois respectable – de sauter de l’échine d’un cheval lancé au galop jusqu’à la branche la plus haute d’un arbre afin de voler au secours du détective. Et son amie – je sais qu’une histoire d’amour est en train de naître –, cette jeune femme blonde au teint pâle, émouvante dans sa féminité et dotée d’un courage masculin – n’est-elle pas assise deux rangs derrière moi ? –, elle est, la pauvre, blottie dans une cavité rocheuse, dont elle ne sortira dans le meilleur des cas qu’au quatrième acte, et d’ici-là elle aura épuisé toutes ses munitions. Et tout cela à cause de l’aubergiste ! Que le diable emporte le portier du cinéma !

Un Indien sanguinaire, à la peau cuivrée et brillante, je sens son odeur musquée, rampe agilement à quatre pattes, se tapit, guette – mon Dieu, où ai-je donc bien pu déjà voir ces yeux-là ? – c’est l’ouvrier slovaque avec l’anneau doré à l’oreille, j’aimerais bien savoir où il a réussi à se procurer aussi vite son uniforme d’Indien. C’est un dangereux individu à la solde du misérable Diaz ! Ah, ça y est, elle l’a touché. Ce Slovaque meurt vraiment comme un Indien.

Un coup énergique sur une peau de tambour vient définitivement recouvrir les résidus de la musique. En arrière-plan on entend un sifflement sec, qui évoque un serpent venimeux ou quelque chose de cet ordre. Dix ampoules électriques inondent le monde de leur lumière : à côté de moi il y a la serveuse, devant moi le détective, le « petit ours » clame : « Prochaine projection ce soir à huit heures ! », son manteau d’hiver n’est pas du tout endommagé par son escalade suicidaire. La masse agglutinée se déverse par les portes béantes, au dehors se tient toujours l’aubergiste sournois déguisé en portier de cinéma et il est toujours en train de faire retentir ses roulements de tambour : « Prrrogrrrammme !… »
L’ouvrier slovaque se perd quelque part dans les buissons du Prater, où il veut aller fureter. Il mourra cette nuit même de sa belle mort d’Indien.


Josephus

Der neue Tag, 4 avril 1920




Joseph Roth, Images viennoises,
traduction de Stéphane Pesnel
Le Seuil, 2009 pour la traduction et l’édition

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