François Bon, Autobiographie des objets (3)

autobiographie des objets

Le cinéma est-il une ligne frontière entre gamins des villes et gamins des campagnes ? Le cinéma est déjà une pratique populaire quand Kafka s’y rend pour la première fois, et quelles scènes celles de Fellini dans Roma.

Moi, à Saint-Michel-en-l’Herm, je ne vois rien. Je vois un camion qui se gare parfois devant la salle des fêtes, je reconnais le camion, je sais que le type descendra le projecteur et installera son écran, et nous viendrons voir avec l’école. De ce qu’on nous montre, rien qui soit resté. Ou alors avalé par les réminiscences ultérieures ? Le monde devenait visible, on inventait le documentaire : mais pas Wiseman, plutôt les Mahuzier, et ce qui s’exportera plus tard des Mahuzier dans le modèle Connaissance du monde.

Je cherche, je me laisse glisser vers cette idée d’un écran tendu où il se passerait quelque chose. D’autres écrans surgissent progressivement : c’est l’été, près de La Tranche-sur-Mer et dans les pins, en plein air, il y a des bancs, un film. Impossible encore de ramener l’idée de ce que ça pouvait être.

Les souvenirs de télévision ne s’y mêlent pas, j’y vois – dans ce noir et blanc sautillant et déformé par le hublot encore presque rond – des choses infiniment sérieuses et graves, comme le générique grondant de Cinq colonnes à la Une.

Je n’ai pas d’éléments non plus pour dater ce voyage offert pas mes grands-parents paternels, à mon frère et à moi, pour nous faire découvrir Paris. (…) On était donc allés au cinéma, c’était sur les Champs-Elysées, puisqu’ils faisaient partie du programme et qu’à l’époque ils gardaient ce côté populaire, les salles avaient de grandes enseignes et les titres de films étaient célèbres. Je sais qu’il s’agissait du Jour le plus long (il s’agit donc de l’année 1962), et que ce qui était raconté, si cela ne tenait pas du documentaire mais passait par l’histoire et la reconstitution, ce n’était pas pour autant une fiction – la guerre, les Allemands, le Débarquement relevaient aussi de l’histoire familiale. Dans la précision du souvenir ne s’inscrit pas la durée du film, mais la taille de l’image : j’ai peur de la taille de l’image, l’image n’a pas à être si grande, l’image n’a pas à occuper tout un mur. Et puis nous sommes assis au balcon, comme suspendus au-dessus d’une foule, dans le velours rouge de la salle close et obscure, autour de nous, devant et derrière, des gens et des gens. Je crois que mon aversion pour le cinéma s’est installée ce soir-là en une fois, irréversible et définitive.

Il n’est pas possible pourtant que je n’aie pas vu d’autres films, même si me reste cette répulsion pour les salles où on s’enferme en foule dans le noir – qui m’empêchera toujours aussi d’aimer quoi que ce soit du théâtre, sinon l’exploration de la scène vide. De cette année du voyage à Paris jusqu’aux tentatives plus résolues d’accompagner les copains au « ciné-club », le mercredi, dans nos sorties d’internes au lycée, me revient comment on avait joué à se faire peur avec La Nuit des morts vivants, comment on voulait absolument passer pour intelligents à faire semblant de comprendre le Théorème de Pasolini, et finalement repartir pour quinze ans d’abstinence.

Les images, si elles sont mobiles, je ne les retiens pas. J’ai mémoire des lieux, des paysages, des pages lues, des histoires entendues, mais les films comme les visages je ne les mémorise pas.


François Bon, Autobiographie des objets
Seuil, 2012

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