Jonathan Coe, Testament à l’anglaise (5)

testament à l'anglaise

« Allons-y. C’est mon travail de fin d’année. On va voir ce que vous en pensez. »

Ce fut une expérience moins pénible que je ne le craignais. Le film de Graham ne durait qu’une dizaine de minutes. C’était une œuvre polémique, assez peu subtile, mais efficace, sur le conflit des Malouines, intitulée « La Guerre de Mrs Thatcher ». Le titre était à double sens, car il avait réussi à trouver à Sheffield une retraitée appelée Mrs Thatcher ; il avait mêlé des plans de bateaux de guerre en action et des extraits de discours du Premier ministre à des scènes de la vie de son obscure homonyme : elle allait faire ses courses, elle préparait ses repas frugaux, elle regardait le journal télévisé, et ainsi de suite ; parallèlement, on l’entendait en voix off commenter les difficultés qu’elle avait à s’en sortir avec sa retraite, elle se demandait à quoi avaient servi les impôts qu’elle avait payés tout au long de sa vie ; un montage sec illustrait ses propos par des images de matériel militaire coûteux et meurtrier. Le film s’achevait sur le célèbre discours du Premier ministre devant le parti conservateur écossais, dans lequel elle parlait de la guerre comme d’un combat entre le bien et le mal et déclarait qu’on devait « aller jusqu’au bout », suivi d’un long plan montrant l’autre Mrs Thatcher chargée de commissions dans une rue abrupte et inhospitalière. Le tout s’achevait par deux commentaires inscrits sur un écran noir : « Mrs Emily Thatcher vit d’une retraite de £ 43,37 par semaine » ; « Le coûte de la guerre des Malouines est déjà estimé à £ 700 000 000. »

Graham arrêta la cassette.

« Alors, qu’en pensez-vous ? Allons, soyez franc.

- J’ai beaucoup aimé. C’était très bien.

- Ecoutez, essayez un instant d’oublier votre politesse de petit bourgeois londonien. Parlez crûment, pour une fois.

- Je vous l’ai dit, c’était très bien. Puissant et direct… et véridique. Il y a de la vérité, là-dedans.

- C’est bien certain ? Voyez-vous, il y a tellement de contraintes, même pour un petit film comme celui-ci. Il faut faire toutes sortes de choix. Il faut choisir les cadrages, la durée des plans, leur enchaînement. Est-ce que tout ce traficotage ne devient pas suspect quand on fait quelque chose qui se présente explicitement comme un film politique ? Est-ce que ça ne met pas en question le rôle même du cinéaste, en poussant à se demander, non pas : “Est-ce la vérité ?”, mais : “De qui est-ce la vérité ?”

- Vous avez parfaitement raison. Pourriez-vous me montrer comment fonctionne l’arrêt sur image ?

- Bien sûr. »

(…)

« Est-ce que tous les appareils ont cette commande, demandai-je, ou bien est-ce qu’il faut acheter ce qu’il y a de plus cher sur le marché ?

- Ils l’ont tous, répondit-il. C’est leur plus grand argument de vente. C’est une grande évolution, quand on y songe : pour la première fois de l’histoire, le contrôle du temps cinématographique est aux mains du spectateur, et non plus seulement du metteur en scène. On pourrait dire que c’est le premier vrai pas en direction d’une démocratisation du spectacle. Mais, évidemment, ajouta-t-il en éteignant l’appareil et en allant ouvrir les rideaux, il serait naïf de prétendre que c’est pour ça que les gens l’apprécient. À la fac, nous appelons ça le PDB.

- Le PDB ?

- Le Paradis du Branleur. Toutes ces vedettes à poil. Plus de scène frustrante où une actrice superbe enlève le bas pendant une fraction de seconde et disparaît aussitôt du plan. À présent, vous pouvez la mater aussi longtemps que vous voulez. Pour l’éternité, en théorie. Ou du moins tant que la bande tient le coup. »

Je détournai le regard vers la fenêtre. « Ça pourrait en effet… avoir son utilité, déclarai-je. »


Jonathan Coe, Testament à l’anglaise
Traduit de l’anglais par Jean Pavans
Gallimard, 1994

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