Jonathan Coe, Testament à l’anglaise (4)

Un soir, alors que j’avais vingt-quatre ans, j’allai assister à un festival de films français organisé par le ciné-club de l’université. On projeta d’abord Le Sang des bêtes, court documentaire de Georges Franju sur un abattoir parisien. La salle s’était à moitié vidée avant la fin.

C’était un public typique de ciné-club : amateurs endurcis de films d’horreur, pour la plupart, qui trouvaient malin d’admirer ces navets américains à petit budget qui montrent des adolescents coupés en morceaux par des psychopathes, ou des cauchemars de science-fiction pleins d’effets spéciaux sanguinolents. Mais qu’y avait-il dans ce film précis, tellement délicat et mélancolique à maints égards, pour faire crier de dégoût les femmes, et pousser les hommes vers la sortie ?

Je ne l’ai plus revu, mais de nombreux détails me sont restés. Un magnifique cheval de trait blanc s’agenouillant sous le coup du maillet, en déversant des flots de sang ; des veaux pris de convulsions après avoir eu la gorge tranchée, leur sang bouillonnant sur le sol ; des rangées de moutons décapités, dont les pattes s’agitent encore furieusement ; des vaches à qui on plante un pieu dans le crâne, jusqu’à la cervelle. Et puis, en contrepoint, une douce voix féminine qui nous présente les tristes faubourgs de Paris – les terrains vagues, jardins des enfants pauvres… à la limite de la vie des camions et des trains*… Les ouvriers chantant La Mer de Trenet en dépeçant des carcasses – « ses blancs moutons, avec les anges si purs* »… Un troupeau de moutons, poussant des bêlements d’otages en étant conduits à l’abattoir par l’imposteur, le traître*, qui connaît le chemin et qui sait que sa propre vie sera épargnée : les autres suivent comme des hommes*… Les sifflements, les rires des ouvriers qui plaisantent avec la simple bonne humeur des tueurs*…, brandissant leurs marteaux, leurs couteaux, leurs haches et leurs fendoirs sans colère, sans haine*

Je ne parvenais pas à oublier ce documentaire et, les semaines suivantes, durant les moments d’ennui à la bibliothèque universitaire, je consultai des catalogues de livres et de magazines de cinéma pour voir si l’on avait écrit quelque chose à son sujet : dans l’espoir, peut-être, que le maillet de la critique académique porterait un coup fatal aux images qui continuaient de me hanter horriblement la mémoire. Mais ce ne fut pas ce qui se produisit : car, après bien des recherches, je tombai sur un long et brillant essai dont l’auteur semblait avoir percé le secret de cette effrayante véracité. Après l’avoir lu, j’ouvris mon cahier pour y recopier ces lignes :

Tout dans ce film nous rappelle que ce qui est inévitable dans l’existence peut être également insupportable à l’esprit,

que ce qui est justifiable peut être en même temps atroce…

que, tout comme cette Folle,

notre Mère Nature,

cette autre Folle,

notre Mère Société, est un système de mort autant que de vie…



Jonathan Coe, Testament à l’anglaise
Traduit de l’anglais par Jean Pavans
Gallimard, 1994


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