Jonathan Coe, Testament à l’anglaise (3)

what a carve up

« Eh bien, reprit Fiona. Je ne dirais pas exactement que vous vous êtes ouvert à moi ce soir, après toutes vos promesses. Je ne dirais pas que vous avez mis votre âme à nu devant moi de l’autre côté de la table. Tout ce que j’ai appris, c’est que vous vous êtes marié à un âge ridicule, et que vous passez plus de temps à voir des films qu’à parler aux gens.

- Je ne me contente pas de voir des films, répondis-je après un court silence durant lequel j’eus la sensation d’être sur un plongeoir au-dessus d’eaux incertaines. Je m’en obsède. »

Elle attendit plus d’explications.

« Un seul film, en fait. Et vous n’en avez probablement jamais entendu parler. »

Je lui dis le titre et elle secoua la tête.

« Mes parents m’ont emmené le voir quand j’étais petit. Nous sommes sortis du cinéma au milieu de la séance, et depuis j’ai l’étrange sentiment que… qu’il n’a jamais vraiment fini. Que… je l’habite depuis.

- Il s’agissait de quoi ?

- Oh, c’est un film stupide. Il raconte l’histoire d’une riche famille qui se réunit dans une grande maison de campagne pour la lecture d’un testament, et dont tous les membres sont supprimés l’un après l’autre. C’est une comédie, bien sûr, mais ce n’est pas ainsi que je l’ai vu sur le moment. Il m’a fait mourir de peur, et je suis tombé follement amoureux de l’héroïne, qui était incarnée par Shirley Eaton… ce nom vous dit quelque chose ?

- Vaguement. Est-ce qu’elle ne connaît pas une fin horrible dans un film de James Bond ?

- Dans Goldfinger, en effet. On la recouvre de peinture dorée et elle meurt asphyxiée. Mais dans cet autre film, elle a une scène avec Kenneth Connor, où elle l’invite à rester dans sa chambre pour la nuit ; il est très attiré par elle, et elle est très gentille et raisonnable en même temps que très belle, ce serait donc une chose délicieuse à tout point de vue, mais il ne peut s’y résoudre. Il y a toutes ces choses terribles qui se passent dans la maison, un meurtrier maniaque qui rôde, et pourtant il trouve que c’est moins effrayant que l’idée de passer la nuit seul avec cette femme merveilleuse. Je n’ai jamais oublié cette scène : elle ne m’a pas quitté depuis trente ans. Il doit y avoir une raison.

- Ma foi, elle n’est pas difficile à deviner, n’est-ce pas ? dit Fiona. C’est l’histoire de votre vie ; c’est pour ça que vous ne l’avez jamais oubliée. »


Jonathan Coe, Testament à l’anglaise
Traduit de l’anglais par Jean Pavans
Gallimard, 1994

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