Jonathan Coe, Testament à l’anglaise (1)

Quand mon père revint, avec deux parapluies et une capuche de plastique soigneusement pliée, ma mère le regarda en silence, d’un air de panique ; mais il avait visiblement réfléchi à la situation, et son ingénieuse suggestion fut : « Peut-être qu’il y a quelque chose au cinéma. »

Le plus proche, et le plus grand, était l’Odéon, où l’on donnait La Lame nue avec Gary Cooper et Deborah Kerr. Mes parents jetèrent un coup d’œil sur l’affiche et s’empressèrent de partir, tandis que je m’attardais avec envie, fasciné par le parfum exotique de plaisir défendu que suggérait le titre, et intrigué par une annonce que le directeur du cinéma avait placardée bien en évidence : PERSONNE, ABSOLUMENT PERSONNE, NE SERA ADMIS DANS LA SALLE DURANT LES TREIZE DERNIERES MINUTES DU FILM. Grand-papa me prit rudement par la main pour m’éloigner.

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« Et pourquoi pas celui-là ? » fit mon père.

Nous étions en face d’un bâtiment plus petit et moins imposant, qui se présentait comme « le seul cinéma indépendant de Weston ». Maman et grand-maman se penchèrent pour lire attentivement la distribution du film. Les lèvres de grand-maman formèrent une moue dubitative et le front de maman se plissa doucement.

« Tu penses que ça a l’air bien ?

- Sid James et Kenneth Connor. Ça devrait être drôle. »

Ce fut grand-papa qui déclara cela, mais toute son attention, je le remarquai, était retenue par l’image d’une splendide actrice blonde appelée Shirley Eaton, qui était la troisième vedette du film.

« Pour tous publics », fit remarquer mon père.

Je criai alors : « Maman ! Maman ! »

Elle suivit des yeux la direction de mon doigt. J’avais découvert une annonce indiquant qu’il y avait un documentaire sur le programme spatial russe, intitulé Dans les étoiles avec Gagarine. De plus, vantait la notice, c’était EN COULEURS, bien que je n’eusse nullement besoin de cet argument supplémentaire. Je me lançai alors dans mon numéro habituel de supplication, à grand renfort d’yeux écarquillés, même si je commençais sentir que ce n’était pas vraiment nécessaire, car mes parents s’étaient déjà décidés. Nous nous glissâmes dans la file d’attente. Lorsque nous fûmes près d’acheter nos billets, la caissière abaissa sur moi, du haut de son guichet, un regard incrédule, et demanda : « Êtes-vous sûr qu’il ait l’âge de voir le film ? » J’agrippai alors anxieusement la main de mon père, en éprouvant soudain la même sensation nauséeuse que lorsque j’avais plongé dans la piscine non chauffée. Mais grand-papa ne l’entendait pas de cette oreille. « Contentez-vous de vendre des billets, ma chère, dit-il, et mêlez-vous de vos affaires. » Quelqu’un gloussa derrière nous. Puis nous nous coulâmes dans l’atmosphère lourde de la salle obscure, et je m’enfonçai profondément dans le havre de félicité de mon siège, papa à ma droite, et grand-maman à ma gauche.

Six ans plus tard, Youri devait mourir, son Mig-15 piquant inexplicablement hors des nuages et s’écrasant au sol dans une tentative d’atterrissage. J’étais alors assez grand pour m’être imprégné de la méfiance dominante envers les Russes, pour avoir eu vent des sombres rumeurs sur le KGB et sur le mécontentement qu’avait dû inspirer mon héros dans son pays pour avoir tellement séduit les Occidentaux qui l’accueillaient. Peut-être Youri avait-il signé sa propre condamnation le jour où il avait serré les mains de tous ces enfants à Earl’s Court. Quelle que soit l’explication, je suis incapable de retrouver ou même d’imaginer l’état d’innocence qui avait dû être le mien durant cet après-midi de naïve et bruyante célébration de son exploit. J’aurais bien aimé, pourtant. J’aurais bien aimé qu’il restât un objet d’adoration aveugle, au lieu de devenir un autre mystère ambigu, insoluble, de l’âge adulte – une histoire sans réel dénouement. Je devais bientôt en découvrir l’existence.


Jonathan Coe, Testament à l’anglaise
Traduit de l’anglais par Jean Pavans
Gallimard, 1994

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