Sergueï Dovlatov, La Valise

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Dans le taxi, Schlippenbach m’expliqua :

- Pas la peine de lire le scénario. Tout sera basé sur l’improvisation, comme chez Antonioni. Le tsar Pierre se retrouve dans le Leningrad d’aujourd’hui. Tout lui répugne, tout le rebute. Il entre dans un magasin d’alimentation. Il crie : Où est le sterlet, le miel, la vodka à l’anis ? Qui a ruiné mon Empire, bande de païens ?… Etc. Nous allons maintenant nous rendre sur l’île Vassilievski. Excusez-moi, on se vouvoie ?

- On peut se dire tu, naturellement.

- Nous allons donc nous rendre sur l’île Vassilievski. Boukina nous y attend avec une voiture.

- Qui est Boukina ?

- Elle est chargée de l’expédition à la Lenfilm. Elle a à sa disposition un minibus. Elle a dit qu’elle serait là après son travail. C’est une femme très cultivée. Nous avons écrit ensemble le scénario. Chez un ami… Bref, on va à l’île Vassilievski. On va y tourner les premières images. Le tsar depuis la pointe de l’île va en direction de la perspective Nevski. Il est perplexe. Il ralentit constamment le pas, regarde autour de lui. Tu as compris ? Tu as peur des voitures. Tu examines les enseignes. Effrayé, tu contournes les cabines téléphoniques. Si quelqu’un te heurte par inadvertance, tu portes la main à ton épée. Sois inventif dans tout ce que tu fais…

L’épée était sur mes genoux. La lame était cassée. Je ne pouvais la dégainer que de trois centimètres tout au plus.

Schlippenbach gesticulait, tandis que le chauffeur de taxi restait impassible. À la fin, il s’enquit amicalement :

- Alors, l’ami, comme ça on s’est échappé du zoo ?

- Formidable ! s’écria Schlippenbach. Le décor est prêt !…

Nous sortîmes du taxi avec nos caisses. Le minibus stationnait près du trottoir d’en face. À côté, une demoiselle en jeans faisait les cent pas. Ma vue la laissa indifférente.

- Galina, tu es un chou ! dit Schlippenbach. Nous commençons dans dix minutes.

- Tu veux mon malheur ? répondit la demoiselle.

Ensuite, durant vingt bonnes minutes, ils s’occupèrent des appareils. Pendant que je déambulais le long du bâtiment de l’ancienne Kunstkamera, les passants me dévisageaient avec curiosité.

Un vent froid soufflait de la Néva. Le soleil était le plus souvent caché par les nuages.

Finalement Schlippenbach dit : « C’est prêt. » Galina prit une Thermos et se versa un café. Le bouchon de la Thermos fit un affreux grincement.

- Va te placer là-bas, dit Schlippenbach, derrière l’angle. Quand j’agiterai le bras, avance le long du mur.

Je traversai la rue et allai me placer derrière l’angle. Entre-temps, mes bottes avaient pris l’eau. Schlippenbach ralentissait. Je vis Galina lui tendre un verre. Et moi qui étais en train d’arpenter le trottoir dans des bottes mouillées…

Enfin Schlippenbach agita le bras. Il tenait la caméra comme on tient une hallebarde. Puis il l’approcha de son visage.

J’éteignis ma cigarette, débouchai de derrière le bâtiment et pris la direction du pont.

Il est malaisé de marcher quand on vous filme. Je faisais très attention à ne pas trébucher. Lorsque le vent soufflait, je retenais mon chapeau.

Soudain, Schlippenbach cria quelque chose. À cause du vent, je n’entendais rien ; je m’arrêtai et traversai la rue.

- Qu’est-ce que tu fais ? demanda Schlippenbach.

- Je n’entendais rien.

- Comment, tu n’entendais rien ?

- De ce que vous étiez en train de crier.

- Pas vous : tu.

- Qu’est-ce que tu me criais ?

- Je criais : génial ! C’est tout. Vas-y, on recommence.

- Vous voulez du café ? demanda enfin Galina.

- Pas maintenant ! coupa Schlippenbach. Après la troisième prise.

Je regagnai l’angle. Repris la direction du pont. Schlippenbach me cria à nouveau quelque chose. Je fis celui qui n’avait rien entendu.



Sergueï Dovlatov, La Valise,
traduit du russe par Jacques Michaut-Paternò,
Éditions du Rocher, 2001
(Les écrits de Sergueï Dovlatov sont antérieurs, il est décédé en 1990)


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