Stig Dagerman, L’enfant brûlé

dagerman l'enfant brûlé

À côté de la maison est un petit cinéma : La Lanterne. Au-dessus de l’entrée, à l’intérieur d’une lanterne bleue, il y a trois ampoules, une blanche, une rouge et une verte. Chaque soir de nombreux jeunes gens attendent devant le cinéma en fumant des cigarettes et aussi des jeunes filles, sans chapeau et qui rient pour rien. La séance terminée, un homme de service boiteux éteint les trois lumières de la lanterne. Puis ferme les doubles portes et la sortie de secours et glisse trois gros cadenas dans les portes de la vitrine. Enfin il tire la grille de fer tout contre la rue et la ferme à clef. Les garçons et les filles restent à discuter longtemps encore après la fin de la séance. C’est toujours au moment de partir qu’ils parlent et rient le plus fort. Trois fois, le matin, on a trouvé les vitrines cassées, mais jamais on n’a volé de photographies d’acteurs. Chaque matin, devant la grille, le sol est jonché de mégots de cigarettes.

Le fils entre dans ce cinéma. Le sol est incliné vers la caisse. Entre la caisse et les grandes portes de la salle, court un tapis rouge usé jusqu’à la corde. Le fils s’arrête sur le tapis et regarde autour de lui. Mais le père a disparu. Pas un chien n’aboie. Il croit que la caissière l’observe et, pour ne pas paraître ridicule, il achète un billet. Il est nerveux et il oublie une couronne sur le tapis en caoutchouc vert de la caisse. Elle le rappelle et il ne peut s’empêcher de la regarder. Alors elle lui sourit. Tandis qu’il prend la pièce, il lui rend son sourire. Depuis que sa mère est morte, il trouve que toutes les femmes qui lui sourient lui ressemblent. Toutes les employées, les servantes, et les femmes dans les escaliers. Et presque toutes les femmes sont habillées comme elle. La robe de la caissière est rouge. Tout près d’elle se dresse un haut téléphone.

La salle de cinéma a une odeur de cave. C’était une cave. Il y a très longtemps. Mais l’odeur ressort toujours. Il s’assied tout au fond sur une banquette, bien que l’ouvreur lui dise qu’il peut s’asseoir où il veut. Chaque fois que quelqu’un entre il se cache le visage derrière ses mains. Les actualités commencent et le père n’est toujours pas entré. Ils sont huit dans la salle – lui en plus – et tous devant lui. Il sent des courants d’air venant du plancher et il fait très froid. D’autre part, dans ce cinéma, il pleut toujours pendant les actualités et on n’y passe que des films qu’il a déjà vus.
En sortant, son premier regard va vers la caisse pour savoir si la caissière remarque qu’il sort au moment où commence le film. Mais la loge est vide et la lumière éteinte. Il aperçoit la petite porte lambrissée qui conduit aux lavabos. Il l’ouvre très doucement et regarde : les lavabos aussi sont vides.


(…)


Il lui prend le bras, et ils partent vers les quartiers sud. Ils suivent Götgatanen s’arrêtant aux vitrines. La fiancée est si triste qu’elle fait à peine attention. Dans la montée elle est tout essoufflée. Il dit qu’il n’a pas assez d’argent pour aller à Djugârdern. Mais si elle veut, ils peuvent aller au cinéma. Alors ils se dirigent vers un cinéma. Ils arrivent à La Lanterne. Il dit que c’est un mauvais cinéma, qu’ils y sont allés une fois et qu’il y avait des courants d’air glacés. Et puis les films sont toujours tellement usés. Et puis ils ne passent que des films ennuyeux. Ils s’arrêtent un moment pour regarder les affiches. Il trouve qu’elle reste trop longtemps. En entrant, elle dit qu’ils ont déjà vu le film. Alors il se fâche et dit qu’elle a une bien mauvaise mémoire.

Il n’a pas d’argent et c’est la fiancée qui doit payer les billets. Il l’attend près de la caisse. Pendant que la caissière détache les billets du carnet, elle le regarde et sourit. Elle l’a reconnu. Il lui sourit parce qu’elle ressemble à la mère. Elle serait assez âgée pour pouvoir l’être, quoiqu’elle soit plus jeune. Elle porte une robe rouge à manches courtes. Elle a au-dessus du coude une petite marque bleue, comme si on l’avait pincée. Bien qu’il soit trop tôt pour entrer, il prend la fiancée par le bras et l’entraîne vers les portes de la salle. Tandis que l’ouvreur déchire les billets, il jette un coup d’œil vers la caissière pour voir si elle ne les trouve pas stupides d’entrer si tôt. Mais elle ne sourcille pas, elle regarde vers la rue. Il est à la fois rassuré et déçu.

Ils s’asseyent tout au fond de la salle. La fiancée veut s’avancer, car elle a une mauvaise vue. Alors le fiancé dit que la salle est si petite que cela n’a aucune importance. D’une certaine manière il a raison. Ensuite il raconte que c’est ici que Greta Garbo a vu son premier film. Ce n’est pas vrai. Mais la fiancée est de Härjedalen et n’en sait rien. Lui-même, après, n’est plus certain que ce ne soit pas vrai.

Lorsque les six demi-sphères blanches sont allumées aux murs verts et nus, il compte les personnes. Ils sont douze, y compris sa fiancée et lui. Pendant les actualités, il les compte encore deux fois. À l’entracte, il entend sonner le téléphone. Lorsque le film commence, la fiancée chuchote qu’en tout cas, ils l’ont déjà vu. Il ne se met pas en colère mais il devient cruel. Pour avoir chuchoté cela il lui pince très fort le bras en lui ordonnant de se taire. Alors elle se tait. Afin qu’elle ne pleure pas, il lui affirme ensuite que le pincement était un petit signe affectueux. Puis dans l’obscurité il caresse la fiancée au même endroit. Il fait des efforts pour voir le film mais, bien qu’il l’ait déjà vu, il ne parvient pas à suivre. Pourtant chaque fois que les autres rient, il rit lui aussi. La fiancée ne rit pas.



Stig Dagerman, L’enfant brûlé
Traduit du suédois par F. Backlund
Gallimard 1956


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