Esther Hautzig, La Steppe infinie (1)

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La nouvelle qu’un film américain allait être projeté à Rubtsovk mit l’école en émoi. Les films russes (en comptant certains des plus grands) étaient bien, mais rien ne nous excitait plus qu’un film américain. Tout le monde voulait y aller. C’était le sujet de conversation. “Est-ce que tu y vas ? Tu n’y vas pas ? Quand y vas-tu ? Avec qui y vas-tu ?”

Deux filles m’invitèrent à les accompagner.

J’étais transportée de joie. Une invitation, quelle qu’elle fût, m’aurait déjà comblée – alors celle-là ! Combien cela coûterait-il ? demandai-je ? Quatre roubles, me dit-on.

“Quatre roubles ! s’exclama ma mère. C’est beaucoup d’argent.”

Mon cœur chavira et je réprimai un gémissement sans pouvoir m’empêcher de prendre un air tragique. Le conseil de famille fut réuni. “L’homme ne vit pas de pain, dit ma grand-mère qui aimait tant s’amuser.

- C’est là tout le problème, acquiesça ma mère d’un ton acide. Quatre roubles, c’est un morceau de viande…

- Tu appelles ça de la viande ?” Grand-mère était presque en colère.

Mon père, le grand conciliateur, intervint : “L’enfant doit aller voir le film.

- Doit aller voir le film? demanda ma mère, et Grand-mère elle-même eut l’air surprise.

Elle doit y aller”, répéta mon père, sans autres explications, et ce mutisme laissa la forte impression que le destin de tous les déportés polonais était en jeu.

Derrière leur dos, il me fit un clin d’œil.

Le cinéma, un petit bâtiment blanc, que je trouvais maintenant très joli, était situé derrière la place du marché et près d’un petit parc qui, pour certaines raisons, était ignoré des enfants de Rubtsovsk. Peut-être parce qu’il était le lieu de rassemblement de tous les adultes. Mais ce soir, beaucoup de garçons et de filles le traversaient en courant pour aller au cinéma.

La salle était bondée d’enfants poussant des cris ; pas de professeurs ici, seulement des adultes ordinaires dont les exhortations au silence ne comptaient guère.

La lumière baissa (il y avait de l’électricité ici, bien sûr, et c’était la première fois que j’en voyais depuis que j’avais quitté Wilno). Tout le monde se tut et attendit.

Le film s’appelait Charlie’s Aunt avec Jack Benny – il était sous-titré en russe – et nous hurlions de rire. C’était étrange d’être assis dans ce désert de Sibérie à regarder un classique du répertoire anglais qui avait été tourné à Hollywood.

Rentrant à la maison dans le noir, entouré par l’immense steppe qui se craquelait en formant des dessins, c’était Jack Benny, faisant des cabrioles avec sa ridicule perruque, qui occupait les lieux, Oxford prenait le pas sur la Russie.

Le film nous occupa longtemps ; nous en discutâmes et rediscutâmes et refîmes toutes les scènes une à une. Cela me fit entrevoir que le bonheur n’est pas seulement d’avoir le ventre plein.

Esther Hautzig, La Steppe infinie
Traduction : Viviane de Dion
L’Ecole des loisirs, collection Médium poche, 1986

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