Paul Auster, Trilogie new-yorkaise – Revenants

trilogie new yorkaise

Mais le plus souvent Bleu dépasse le bar et se rend au cinéma à plusieurs rues de distance. Avec l’été qui arrive et la chaleur qui se maintient désagréablement dans sa petite chambre, il se sent bien de pouvoir s’asseoir dans la fraîcheur de la salle pour regarder le long métrage. Bleu est amateur de films, pas seulement à cause des histoires qu’ils racontent et des belles femmes qu’ils montrent, mais aussi à cause de l’obscurité de la salle, car les images à l’écran ont une certaine ressemblance avec les pensées qui défilent dans sa tête lorsqu’il ferme les yeux. Il est plus ou moins indifférent au genre des films qu’il va voir, comédie ou drame, et ne se soucie guère qu’ils soient en couleurs ou en noir et blanc. Mais il a un faible très marqué pour les films policiers, auxquels il est nettement lié, et leurs scénarios le passionnent plus que les autres : La Dame du lac, Crime passionnel, Les Passages (sic !) de la nuit, Sang et Or, Et tournent les chevaux de bois, Désespérés, etc. Il y en a même un qui, aux yeux de Bleu, se détache du reste et qui lui plaît tant qu’il y retourne le lendemain soir. Cela s’appelle La Griffe du passé. Dans le rôle principal, Robert Mitchum joue un ancien détective privé qui tente de refaire sa vie dans une petite ville, sous le couvert d’une fausse identité. Il a une amie, une gentille fille de la campagne qui s’appelle Anne, et il tient une station-service avec l’aide d’un jeune sourd-muet, Jimmy, qui lui est dévoué sans réserve. Mais le passé rattrape Mitchum sans qu’il y puisse grand-chose. Bien des années auparavant il avait été engagé pour rechercher Jane Greer, la maîtresse du gangster Kirk Douglas. Or, lorsqu’il l’a trouvée, ils sont tombés amoureux l’un de l’autre et ils ont pris la fuite pour mener ensemble une vie cachée. Une chose en a entraîné une autre – un vol d’argent, puis un meurtre – jusqu’à ce que Mitchum, revenu à la maison, ait quitté Greer car il a compris à quel point cette femme était corrompue. À présent, Douglas et Greer veulent le forcer, sous la menace du chantage, à commettre un crime qui n’est en réalité qu’un traquenard. Car lorsque Mitchum réalise ce qui se passe, il s’aperçoit qu’ils ont l’intention de lui faire porter le chapeau pour un autre meurtre. Se déroule alors une histoire compliquée où Mitchum s’efforce désespérément de se dégager du piège. À un certain moment il retourne dans la petite ville où il habite, il affirme à Anne qu’il est innocent et il la persuade à nouveau qu’il l’aime. Mais c’est vraiment trop tard et Mitchum le sait. Vers la fin, il réussit à convaincre Douglas de donner Greer à la police pour le meurtre qu’elle a commis, mais à cet instant Greer pénètre dans la pièce, sort tranquillement un pistolet et tue Douglas. Elle déclare à Mitchum qu’ils sont faits l’un pour l’autre et lui, fataliste jusqu’au bout, semble marcher. Ils décident de fuir ensemble à l’étranger, et puis, alors que Greer est allée faire ses valises, Mitchum téléphone au commissariat. Ils montent en voiture et s’en vont, mais tombent très vite sur un barrage de police. Comprenant qu’elle a été trompée, Greer sort un pistolet de son sac et descend Mitchum. La police ouvre alors le feu sur la voiture et Greer est tuée à son tour. Ensuite, il y a une dernière scène – le lendemain matin, à nouveau dans la petite ville de Bridgeport, Jimmy est assis sur un banc devant la station-service. Anne arrive et s’assoit à côté d lui. Dis-moi une chose, Jimmy, demande-t-elle, une chose qu’il faut que je sache : est-ce qu’il s’enfuyait avec elle, ou pas ? Le garçon réfléchit un instant, essayant de choisir entre la vérité et la gentillesse. Qu’est-ce qui est le plus important : préserver la réputation de son ami ou ménager la jeune fille ? Tout cela se déroule en un bref moment, pas plus. Il regarde la jeune fille dans les yeux et opine de la tête, comme pour dire que oui, finalement il était amoureux de Greer. Anne tapote le bras de Jimmy, le remercie puis s’en va vers son ancien fiancé, un gendarme local tout ce qu’il y a de plus conventionnel et qui a toujours méprisé Mitchum. Jimmy lève les yeux vers le panneau de la station-service où est marqué le nom de Mitchum, il lui adresse un petit salut en signe d’amitié, puis tourne le dos et s’en va en marchant le long de la route. Il est le seul à savoir la vérité et il ne la dira jamais.

Pendant quelques jours Bleu ressasse cette histoire. C’est une bonne chose, se dit-il, que le film se termine avec le jeune sourd-muet. Le secret est enterré et Mitchum restera un marginal même dans la mort. Son ambition était pourtant assez simple : devenir un citoyen normal dans une ville américaine normale, épouser la fille d’à côté, mener une vie tranquille. Il est bizarre, pense Bleu, que Mitchum se soit donné Jeff Bailey comme nouveau nom. C’est remarquablement proche du nom d’un autre personnage de film qu’il a vu l’année précédente avec la future Mme Bleu : George Bailey, joué par James Stewart dans La vie est belle. Cette histoire-là parlait aussi de l’Amérique des petites villes, mais du point de vue contraire : les frustrations d’un homme qui passe toute sa vie à vouloir s’échapper. À la fin il arrive à comprendre que l’existe qu’il a menée était bonne, qu’il a toujours suivi le bon chemin. Le Bailey de Mitchum voudrait sans aucun doute être le même homme que le Bailey de Stewart. Mais, dans son cas, il porte un faux nom issu d’un souhait irréalisable. Car il s’appelle en réalité Markham, ou – selon la manière qu’a Bleu de le prononcer – Marqué. Et c’est là qu’est le nœud de l’affaire. Il a été marqué par le passé, et lorsqu’une telle chose arrive on ne peut rien lui opposer. Quelque chose se produit, re-marque Bleu, et puis cette même chose continue à se produire pour toujours. On ne peut jamais rien y changer, ça ne peut jamais être autrement. Cette pensée se met à hanter Bleu car il y a voit une sorte d’avertissement, un message qui lui est adressé de l’intérieur de lui-même, et il a beau faire tout ce qu’il peut pour la chasser, son ombre continue à planer sur lui.



Paul Auster, Trilogie new-yorkaise – Revenants
Traduction Pierre Furlan
Actes Sud 1987

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