Jean-Paul Sartre, Les mots (2)

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Ma mère s’enhardit jusqu’à me conduire dans les salles du Boulevard : au Kinérama, aux Folies Dramatiques, au Vaudeville, au Gaumont Palace qu’on nommait alors l’Hippodrome. Je vis Zigomar et Fantômas, Les Exploits de Maciste, Les Mystères de New York : les dorures me gâchaient le plaisir. Le Vaudeville, théâtre désaffecté, ne voulait pas abdiquer son ancienne grandeur : jusqu’à la dernière minute un rideau rouge à glands d’or masquait l’écran ; on frappait trois coups pour annoncer le commencement de la représentation, l’orchestre jouait une couverture, le rideau se levait, les lampes s’éteignaient. J’étais agacé par ce cérémonial incongru, par ces pompes poussiéreuses qui n’avaient d’autre résultat que d’éloigner les personnages ; au balcon, au poulailler, frappés par le lustre, par les peintures du plafond, nos pères ne pouvaient ni ne voulaient croire que le théâtre leur appartenait : ils y étaient reçus. Moi, je voulais voir le film au plus près. Dans l’inconfort égalitaire des salles de quartier, j’avais appris que ce nouvel art était à moi, comme à tous. Nous étions du même âge mental : j’avais sept ans et je savais lire, il en avait douze et ne savait pas parler. On disait qu’il était à ses débuts, qu’il avait des progrès à faire ; je pensais que nous grandirions ensemble. Je n’ai pas oublié notre enfance commune : quand on m’offre un bonbon anglais, quand une femme, près de moi, vernit ses ongles, quand je respire, dans les cabinets d’un hôtel provincial, une certaine odeur de désinfectant, quand, dans un train de nuit, je regarde au plafond la veilleuse violette, je retrouve dans mes yeux, dans mes narines, sur ma langue les lumières et les parfums de ces salles disparues ; il y a quatre ans, au large de la grotte de Fingal, par gros temps, j’entendais un piano dans le vent.

Inaccessible au sacré, j’adorais la magie : le cinéma, c’était une apparence suspecte que j’aimais perversement pour ce qui lui manquait encore. Ce ruissellement, c’était tout, ce n’était rien, c’était tout réduit à rien : j’assistais aux délires d’une muraille ; on avait débarrassé les solides d’une massivité qui m’encombrait jusque dans mon corps et mon jeune idéalisme se réjouissait de cette contraction infinie ; plus tard les translations et les rotations des triangles m’ont rappelé le glissement des figures sur l’écran, j’ai aimé le cinéma jusque dans la géométrie plane. Du noir et du blanc, je faisais des couleurs éminentes qui résumaient en elles toutes les autres et ne les révélaient qu’à l’initié ; je m’enchantais de voir l’invisible. Par-dessus tout, j’aimais l’incurable mutisme de mes héros. Ou plutôt non : ils n’étaient pas muets puisqu’ils savaient se faire comprendre. Nous communiquions par la musique, c’était le bruit de leur vie intérieure. L’innocence persécutée faisait mieux que dire ou montrer sa douleur, elle m’en imprégnait par cette mélodie qui sortait d’elle ; je lisais les conversations mais j’entendais l’espoir et l’amertume, je surprenais par l’oreille la douleur fière qui ne se déclare pas. J’étais compromis ; ce n’était pas moi, cette jeune veuve qui pleurait sur l’écran et pourtant, nous n’avions, elle et moi, qu’une seule âme : la marche funèbre de Chopin ; il n’en fallait pas plus pour que ses pleurs mouillassent mes yeux. Je me sentais prophète sans rien pouvoir prédire : avant même que le traître eût trahi, son forfait entrait en moi ; quand tout semblait tranquille au château, des accords sinistres dénonçaient la présence de l’assassin. Comme ils étaient heureux, ces cow-boys, ces mousquetaires, ces policiers : leur avenir était là, dans cette musique prémonitoire, et gouvernait le présent. Un chant ininterrompu se confondait avec leurs vies, les entraînait vers la victoire ou vers la mort en s’avançant vers sa propre fin. Ils étaient attendus, eux : par la jeune fille en péril, par le général, par le traître embusqué dans la forêt, par le camarade ligoté près d’un tonneau de poudre et qui regardait tristement la flamme courir le long de la mèche. La course de cette flamme, la lutte désespérée de la vierge contre son ravisseur, la galopade du héros dans la steppe, l’entrecroisement de toutes ces images, de toutes ces vitesses et, par en dessous, le mouvement infernal de la « Course à l’Abîme », morceau d’orchestre tiré de la Damnation de Faust et adapté pour le piano, tout cela ne faisait qu’un : c’était la Destinée. Le héros mettait pied à terre, éteignait la mèche, le traître se jetait sur lui, un duel au couteau commençait : mais les hasards de ce duel participaient eux-mêmes à la rigueur du développement musical : c’était de faux hasards qui dissimulaient mal l’ordre universel. Quelle joie, quand le dernier coup de couteau coïncidait avec le dernier accord ! J’étais comblé, j’avais trouvé le monde où je voulais vivre, je touchais à l’absolu. Quel malaise, aussi, quand les lampes se rallumaient : je m’étais déchiré d’amour pour ces personnages et ils avaient disparu, remportant leur monde ; j’avais senti leur victoire dans mes os, pourtant c’était la leur et non la mienne : dans la rue, je me retrouvais surnuméraire.

Jean-Paul Sartre, Les mots
1964 (réédition Gallimard, 1995)

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