Joseph Joffo, Baby-foot

Je suis un acharné de ciné, Franck aussi et Jeannot le gitan encore pire. On sort des Folies-Belleville pour plonger à la Gaieté-Rochechouart. Il y a des films d’actualités sur la guerre qui tarde à finir. Ça s’appelle « Pourquoi nous combattons ». J’ai vu toute la série. Et puis, ce matin, Franck est entré en trombe dans le magasin et m’apprend la nouvelle : « Y a un Charlot au Gaumont-Palace ! »

On y court l’après-midi même ; c’est La Ruée vers l’or.

gold rush

Le premier Charlot depuis 1939 ! Des kilomètres de queue sur les trottoirs, comme si le petit homme à moustache, à badine et à chapeau melon personnifiait à lui seul la joie de vivre que nous avons perdue. On joue des coudes et on s’installe, tout en haut des balcons, le dernier rang, et la salle immense en contrebas, comme un pont de navire dans la lumière rouge. Les rideaux sont remontés et, tout d’un coup, tout nous est redonné : l’espace, le rire, les larmes.

Tout là-bas sur l’écran, le clown qui s’agite abolit nos peines. Franck hurle de rire et je sens de plus en plus qu’un nouveau monde commence, comme celui que, sur l’écran, Charlot s’efforce de découvrir. Un monde dur, sans doute, à nous d’être assez costauds pour s’y adapter et le dresser.

Nous aussi, nous allons nous ruer sur quelque chose. Ce ne sera pas l’or, mais la vie. Tout va à présent être plus rapide, plus vivace, plus âpre peut-être. Je suis en tout cas bien décidé à y participer. Et si l’or est nécessaire, je vais tenter d’en gagner.

« C’est con que Jeannot ne soit pas venu », regrette Franck.

J’y ai pensé aussi, ça lui aurait plu. Il aime énormément rire, Jeannot, et pour lui les occasions sont rares. C’est pas la fortune chez lui ; la famille est grande, la moitié se trouve là-bas, aux Saintes-Maries, dans le sud, dans des roulottes, et puis aussi du côté de Marseille. Pendant la guerre, la Gestapo leur a fait une sacrée courette, aux gitans. On n’en parle pas assez, de leur tragédie

« Oui, c’est con, mais il aurait pas eu le fric pour se payer la place ; et toi, tu l’avais ?

- Non.

- Moi non plus. »

Ça m’embête quand même qu’il ait pas vu Charlot, Jeannot.

« Écoute, dis-je, si tu veux, on lui dira qu’on a pas pu rentrer, qu’il y avait pas de place. »

Franck hoche la tête.

« Ouais, t’as raison, c’est mieux.

- On peut même lui dire qu’on s’est fait chier, qu’on a même fini par faire nos devoirs tellement c’était le sombre dimanche. »

Franck est d’accord.

On est des potes de toujours, tous les trois. Je m’entends mieux avec eux deux qu’avec ma famille. On est connu par tous les concierges et les gardiens de square du quartier. On est les Trois Mousquetaires.

Joseph Joffo, Baby-foot, Le Livre de poche, 1983, pp. 16-18

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