Tanguy Viel, Cinéma

La plupart des choses que je sais, je les ai apprises dans le film, je les ai notées grâce au film, et pas grâce à d’autres films, pas grâce au cinéma, non, uniquement grâce à Milo et Andrew, à l’estime que j’ai pour eux, à l’estime que j’ai, bien sûr, pour Lawrence Olivier et Michael Caine, les deux acteurs, mais si j’ai de l’estime pour eux, c’est précisément grâce à ce film-ci. Même le choix des acteurs, ce n’est pas du tout un hasard, c’est extrêmement méthodique, Lawrence Olivier pour Andrew, l’aristocrate, comme dans la vie, l’acteur célébrissime, richissime, et Michael Caine pour Milo, l’acteur anglais sorti des faubourgs, donc d’autant meilleurs dans leurs rôles respectifs que c’en est presque une histoire personnelle, une histoire de revanche pour Michael, et baisser d’un ton pour Lawrence. Mais je ne devrais pas parler d’eux comme ça, et je ne dois pas les confondre avec leurs personnages, c’est une question de déontologie, laisser à chacun sa vie à côté du film, je devrais, mais c’est impossible, parce que moi-même je n’ai pas de vie à côté du film, je suis un homme mort sans Sleuth, oui, Sleuth, le titre original du film en anglais, pour moi ce n’est plus un nom de film, c’est le nom d’un ami, je dis Sleuth, comme je dirais Andrew. Quelquefois, je sors de chez moi et je m’excuse auprès de Sleuth parce que je le laisse seul, et je fais très attention où je l’entrepose, loin du froid, loin de la chaleur, et je le salue quand je rentre. Et il y a des gens, des amis qui l’ont méprisé, qui ont méprisé Sleuth, pire que ça, ils sont passés à côté et ils ne l’ont pas vu, malgré tous les atouts en main pour l’aimer, les précautions prises par moi, mes recommandations, ils n’ont pas reconnu Sleuth, et c’est pire que tout, pire pour moi et pire pour Sleuth, et lui ne leur pardonnera jamais, il ne les laissera jamais le regarder de haut, avec toutes les excuses qu’ils pourront faire, tous les regrets déjà qui les envahissent, être passé si près d’un grand nom, si près de la pureté, Sleuth ne s’en remettra pas pour eux, et déjà c’est lui qui les toise, et lui qui les laisse à part. Eux, ils finiront par se mettre à genoux devant lui. Sleuth n’est pas susceptible, il déteste la médiocrité du regard, c’est tout.

Tanguy Viel, Cinéma
Les éditions de minuit, 1999, pp. 95-97



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