Boris Vian, Cinémassacre

“Bizarrerie”, pourquoi ? Parce que c’est du théâtre (pas le meilleur de Vian, au demeurant…)


PRODUCTEUR

Allô oui… 700 tonnes de gouane… Du gouano… du guano, quoi ; du chose de pigeon.

SCÉNARISTE

Pardon, Monsieur.

PRODUCTEUR

Permettez, un instant… Pour le prix… Pour le prix, passez me voir demain, on s’arrangera toujours. Allez, au revoir, à demain. Alors, qu’est-ce que vous me disiez, vous ?

SCÉNARISTE

Eh bien, voilà, Monsieur, j’étais venu vous voir pour ce film… Vous savez, je vous ai téléphoné, l’autre jour.

PRODUCTEUR

Ah ben ! Ah c’est au producteur que vous vous adressez. Parfait, le voilà. (Il met ses lunettes.)

SCÉNARISTE

Oui, voilà, j’ai eu l’idée d’un scénario, alors je suis venu vous l’apporter.

PRODUCTEUR

Compliments, compliments.

SCÉNARISTE

Oh ! Vous savez, c’était très simple.

PRODUCTEUR

Combien de personnages ?

SCÉNARISTE

Eh bien, en principe, deux : un homme et une femme.

PRODUCTEUR

Dites donc, ça me paraît un excellent point de départ.

SCÉNARISTE

Oui, oui, oui…

PRODUCTEUR

Et ils s’aiment ?

SCÉNARISTE

Oui, oui, oui…

PRODUCTEUR

Eh bien, jusque-là ça me paraît assez nouveau dites donc.

SCÉNARISTE

Oui, oui, oui…

PRODUCTEUR

Pour les décors, pas de grosses machines coûteuses, hein ?

SCÉNARISTE

Non, non, non… À l’origine, j’avais pensé à un seul décor : un bar. Et puis il pleuvrait dehors et les gens entreraient dans le bar.

PRODUCTEUR

C’est excellent, tout ça, excellent… Tout à fait pour Carné.

SCÉNARISTE

Ah ! bon, vous pensez que Carné va pouvoir faire un film comme ça, vous ?

PRODUCTEUR

Mais c’est exactement ça. Un bar, c’est tout à fait pour Carné.

SCÉNARISTE

Oui, oui, oui… Moi, j’avais pensé que De Sica plutôt aurait peut-être fait une chose un peu plus…

PRODUCTEUR

Oui, De Sica, il aurait pu…

SCÉNARISTE

J’avais pensé à Hitchkoch [sic] aussi.

PRODUCTEUR

Ah ! le petit gros !

SCÉNARISTE

Oui, le petit gros. La fille aurait les cheveux dans les yeux.

PRODUCTEUR

Ah ! c’est Véronica Lake [six], ça.

SCÉNARISTE

Oui, c’est ça. J’avais pensé aussi à un bar très sombre ou noir.

PRODUCTEUR

Avec des nègres ?

SCÉNARISTE

Oui, si vous voulez. Eh bien, alors ça se passerait dans l’Afrique du Sud. Y auraient des danseuses nues, y aurait Dorothy Lamour, y aurait Tarzan, il se frapperait la poitrine.

PRODUCTEUR

Attendez, attendez, attendez… Vous savez ce qu’on va faire ?

SCÉNARISTE

Non.

PRODUCTEUR

Je vais vous le dire. On va demander à chacun des metteurs en scène que vous venez de citer une bobine d’essai.

SCÉNARISTE

Ah ! ça alors, Monsieur le Producteur, vous avez une idée excellente.

PRODUCTEUR

Moi, je vois ça très bien parti. Un grand concours avec une élection de miss Cinéma.

SCÉNARISTE

Avec une belle fille, hein ?

PRODUCTEUR

Une très belle fille.

SCÉNARISTE

J’en connais une.

PRODUCTEUR

Il faut l’amener.

SCÉNARISTE

Si celle-là vous plaît pas…

PRODUCTEUR

Vous en amènerez une autre.

SCÉNARISTE

Oui, oui, oui… C’est ma sœur.

PRODUCTEUR

Ah ! Tant pis. À qui aviez-vous pensé encore ?

SCÉNARISTE

J’avais pensé à Cécile [sic] B. de Mille aussi. Un film en Cinémascope avec un bar en pierre de taille de 25 mètres sur 15, avec des colonnes qui partiraient au ciel.

PRODUCTEUR

Dites donc, pas cher, pas trop cher.

SCÉNARISTE

Non, non, non… Avec des lions qui sauteraient le bar.

PRODUCTEUR

Des petits.

SCÉNARISTE

Oui, oui, des petits lions pas chers.

PRODUCTEUR

C’est ça des petits lions pas chers.

SCÉNARISTE

J’avais pensé à Pagnol aussi.

PRODUCTEUR

Marcel, c’est un collègue. Il m’écrit souvent.

SCÉNARISTE

Il vous envoie des lettres.

PRODUCTEUR

Oui, oui, il m’envoie des lettres de son moulin.

SCÉNARISTE

Pour Pagnol, il y aurait un bar marseillais avec la porte qui s’ouvrirait sur le vieux port.

PRODUCTEUR

Oui, je vois, quelque chose de bien chaud, bien gai, bien parisien.

SCÉNARISTE

… ! ? !

PRODUCTEUR

À propos d’Hitchkoch [sic], qu’est-ce que vous me disiez tout à l’heure ?

SCÉNARISTE

Eh bien voilà, la fille aurait les cheveux dans les yeux et puis il y aurait les autos de la police…

PRODUCTEUR

Alors ça, c’est le film de gangsters. Nous allons le faire immédiatement. Dites-moi, rappelez-moi votre nom, petit…

SCÉNARISTE

Victor Hugo !

PRODUCTEUR

Oh ! le petit misérable…


Boris Vian, Cinémassacre ou les cinquante ans du Septième art, 1952
Christian Bourgois éditeur, 1977

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