Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique (5)

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« – J’étais allé au cinéma, dit Joseph à Suzanne. Je m’étais dit, je vais aller au cinéma pour chercher une femme. J’en avais marre de Carmen, c’était un peu comme si je couchais avec une sœur quand je couchais avec elle, surtout cette fois-ci. Depuis quelque temps, j’aimais moins le cinéma. Je m’en suis aperçu peu après notre arrivée. Quand j’y étais, j’y étais bien, mais c’était pour me décider à y aller, je n’y allais plus comme autrefois. On aurait dit que j’avais toujours quelque chose de mieux à faire. Comme si j’y avais perdu mon temps et qu’il ne fallait plus que je le perde. Mais comme je ne trouvais pas ce que c’était cette chose que j’aurais dû faire au lieu d’aller au cinéma, je finissais toujours par y aller. Ça aussi, il faudra que tu lui dises, que j’aimais moins le cinéma. Et peut-être qu’à la fin, même elle, j’aurais fini par moins l’aimer. Quand j’étais dans la salle, j’espérais toujours, jusqu’à la dernière minute, que j’allais trouver ce qu’il aurait fallu que je fasse au lieu d’être là, et que je trouverais avant que le film commence. Mais je ne trouvais pas. Et quand les lumières s’éteignaient, que l’écran s’éclairait et que tout le monde la fermait, alors j’étais comme autrefois, je n’attendais plus rien, j’étais bien. Je te dis tout ça pour que tu te souviennes bien de moi et de ce que je te disais, quand je serai parti. Même si elle meurt. Je ne peux plus faire autrement.

« Je me suis trompé. C’est au cinéma que je l’ai rencontrée. Elle est arrivée en retard, quand les lumières étaient déjà éteintes. Je voudrais ne rien oublier et tout te dire, tout, mais je ne sais pas si j’y arriverai. Je ne l’ai pas bien vue tout de suite : « Tiens, voilà une femme, à côté de moi. » C’est tout ce que je me suis dit, comme d’habitude. Elle n’était pas seule. Il y avait un homme avec elle. Elle était à sa droite et moi à sa gauche. À ma gauche il n’y avait personne, j’étais au dernier fauteuil de la rangée. Maintenant je ne sais plus très bien, mais il me semble que pendant les Actualités et le début du film, pendant peut-être une demi-heure, je l’ai oubliée. J’ai oublié qu’il y avait une femme à côté de moi. Je me souviens très bien du début du film et presque pas de la seconde moitié. Quand je dis que je l’avais oubliée, ce n’est pas tout à fait vrai. Au cinéma, j’ai jamais pu oublier qu’une femme est à côté de moi. Je devrais dire qu’elle ne m’empêchait pas de voir le film. Combien de temps était-ce après que le film ait commencé ? Je te dis, peut-être une demi-heure. Comme je ne savais pas ce qui m’attendait je n’ai pas fait attention à ces détails et je le regrette parce que depuis qu’on est revenu dans ce bordel, ici, j’essaie tout le temps de me les rappeler. Mais c’est inutile, je n’y arrive pas.


Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique
Gallimard, 1950

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