Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique (4)

marguerite duras un barrage contre le pacifique

Lorsqu’elle n’était pas dans le bureau de Carmen, Suzanne était dans les cinémas du haut quartier. Après le déjeuner elle quittait l’hôtel et se rendait directement dans un premier cinéma. Ensuite dans un second cinéma. Il y en avait cinq dans la ville et les programmes changeaient souvent. Carmen comprenait qu’on aime le cinéma et lui donnait de l’argent pour qu’elle y aille autant qu’il lui plairait. Il n’y avait pas tellement de différence, prétendait-elle en souriant, entre ses sorties le long du fleuve et celles de Suzanne dans les cinémas. Avant de faire l’amour vraiment, on le fait d’abord au cinéma, disait-elle. Le grand mérite du cinéma c’était d’en donner envie aux filles et aux garçons et de les rendre impatients de fuir leur famille. Et il fallait avant tout se débarrasser de sa famille quand c’était vraiment une famille. Suzanne ne comprenait évidemment pas très bien les enseignements de Carmen, mais elle était fière de la voir s’intéresser ainsi à elle.


Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique
Gallimard, 1950

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