Esther Hautzig, La steppe infinie (2)

esther hautzig la steppe infinie

Le second été en Sibérie fut chaud et sec, (…).

Et ce fut aussi l’été où je vis Deanna Durbin dans “100 Men and a Girl” quatre fois de suite au cinéma du village. Dans les annales des cinéphiles fanatiques cela ne vaudra pas une mention, mais pour parvenir à économiser les seize roubles nécessaires, notre menu devint plus austère que jamais. Quoique mes parents aient pensé de mon égoïsme, ils ne dirent jamais rien; une fois de plus ils avaient dû réaliser à quel point cette autre faim était grande.

Cet été-là, Deanna Durbin était notre super-héroïne. Svetlana, les autres filles et moi parlions d’elle pendant des heures. Nous chantions ses chansons et nous discutions de son sourire, de sa démarche, de sa coiffure. Mais surtout nous parlions de sa façon de s’habiller; quand la guerre serait finie nous nous habillerions toutes comme Deanna Durbin. Comment y parviendrons-nous à Rubtsovsk, ce n’était pas notre souci; en vérité la pénurie de vêtements avait commencé avant la guerre, mais…nous rêvions sans arrêt et chantions les chansons de mademoiselle Durbin, et quand nous en avions assez, Svetlana, qui jouait de la balalaïka et avait une voix ravissante, chantait des chants russes. Bientôt je les appris moi aussi, et nous chantions ensemble pendant des heures et des heures.



Esther Hautzig, La steppe infinie
Traduction : Viviane de Dion
L’Ecole des loisirs, collection Médium poche, 1986

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