Nathalie Sarraute, Enfance

Un étudiant est penché sur sa table couverte de cahiers, de livres, il prépare un examen… quand soudain derrière son dos un rideau de velours sombre s’entrouvre… deux mains aux doigts épais et forts en sortent, s’avancent… des mains gantées d’une peau blanchâtre… des gants en peau humaine !… elles s’approchent doucement, elles entourent le cou de l’étudiant, elles le serrent… je meurs, j’ai beau garder allumée la lampe de ma chambre, rester couchée dans mon lit le dos appuyé contre le mur dur et nu, sans aucun rideau… rien ne peut en sortir… je vois les mains étrangleuses, elles s’approchent de mon cou par-derrière… je n’y tiens plus, je saute hors de mon lit, je cours pieds nus le long du couloir, je frappe à la porte de la chambre à coucher, mon père m’ouvre, sort en refermant doucement la porte, Véra dort… « Papa, je t’en supplie, laisse-moi rester près de toi, j’ai peur, je n’en peux plus, j’ai tout essayé, je vois les mains… – Qu’est-ce que tu as ? Quelles mains ? – Mais les mains gantées de peau humaine… je sanglote… promets-moi, je ne ferai aucun bruit, je me coucherai sur la descente de lit… – Tu es folle… Voilà ce que c’est… tu vas regarder n’importe quel film idiot… tu ne demandes même pas… – Si, je te l’ai demandé. – Non, tu n’as rien demandé du tout. – Si, je t’ai demandé si je pouvais aller voir Fantômas avec Micha et tu as dit oui… – Ce n’est pas possible… tu penses… quand on est peureux comme toi. Je suis sûr que Micha n’a pas peur… – Mais moi je vais mourir… rien que de penser que ça va revenir, reste avec moi… – C’est tout ce qui me manquait. Je dois me lever à six heures… et tu n’as rien, tu n’es pas malade, tu te laisses aller comme un bébé, une vraie mauviette… à onze ans, ne pas pouvoir se dominer à ce point, c’est honteux. C’est la dernière fois que tu as été au cinéma… »

Je reviens dans ma chambre, je me recouche, la rage de m’être exposée à un rejet humiliant, à un mépris insultant m’emplit, me gonfle, je vais éclater, écraser tout ce qui osera m’approcher… des mains… n’importe quelles mains même si elles ont des gants de peau humaine… mais qu’elles sortent… mais tandis que je me recouche, que je me tourne, pas le dos au mur, pour quoi faire ? non, le dos vers le vide derrière moi, exprès, on verra bien… j’ai beau fermer les yeux, me raidir, attendre, ma fureur doit les tenir à l’écart, elles n’osent pas sortir derrière mon dos à moi, elles se tiennent bien tranquilles là-bas, dans le film, loin de moi… derrière le dos de ce jeune homme… des mains… Micha avait raison… des gants en peau humaine, ça ? Mais on voit que c’est des gants de caoutchouc… des gants de gros caoutchouc… je ris un peu trop fort, je ne m’arrête pas de rire, je pleure de rire tandis que je m’endors.


Nathalie Sarraute, Enfance,
Gallimard, 1983






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