Dai Sijie, Balzac et la Petite Tailleuse chinoise

dai sijie

La montagne du Phénix du Ciel était si éloignée de la civilisation que la plupart des gens n’avaient jamais eu l’occasion de voir un film de leur vie, et ne savaient pas ce qu’était le cinéma. De temps en temps, Luo et moi avions raconté quelques films au chef, et il bavait d’en entendre plus. Un jour, il s’informa de la date de la projection mensuelle à la ville de Yong Jing, et décida de nous y envoyer, Luo et moi. Deux jours pour l’aller, deux jours pour le retour. Nous devions voir le film le soir même de notre arrivée à la ville. Une fois rentrés au village, il nous faudrait raconter au chef et à tous les villageois le film entier, de A à Z, selon la durée exacte de la séance.

Nous avons relevé le défi mais, par prudence, nous avons assisté à deux projections de suite, sur le terrain de sports du lycée de la ville, provisoirement transformé en cinéma de plein air. Les filles de la bourgade étaient ravissantes, mais nous restâmes essentiellement concentrés sur l’écran, attentifs à chaque dialogue, aux costumes des comédiens, à leurs moindres gestes, aux décors de chaque scène, et même à la musique.

À notre retour au village, une séance sans précédent de cinéma oral eut lieu devant notre maison sur pilotis. Bien sûr, tous les villageois y assistèrent. Le chef était assis au milieu du premier rang, sa longue pipe en bambou dans une main, notre réveil du « phénix terrestre » dans l’autre, pour vérifier la durée de notre prestation.

Le trac s’empara de moi, je me vis réduit à exposer mécaniquement le décor de chaque scène. Mais Luo se montra un conteur de génie : il racontait peu, mais jouait tour à tour chaque personnage, en changeant sa voix et ses gestes. Il dirigeait le récit, ménageait le suspense, posait des questions, faisait réagir le public, et corrigeait les réponses. Il a tout fait. Lorsque nous, ou plutôt lorsqu’il termina la séance, juste dans le temps imparti, notre public, heureux, excité, n’en revenait pas.

– Le mois prochain, nous déclara le chef avec un sourire autoritaire, je vous enverrai à une autre projection. Vous serez payés la même somme que si vous aviez travaillé dans les champs.

Au début, cela nous sembla un jeu amusant ; jamais nous n’aurions imaginé que notre vie, au moins celle de Luo, allait basculer.



Dai Sijie, Balzac et la Petite Tailleuse chinoise,
Gallimard, 2000

Leave a Reply

Your email address will not be published.

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>