Isaac Bashevis Singer, Ombres sur l’Hudson

ombres sur l'hudson

Anna acheta un billet et entra. Dieu du ciel, qu’il faisait sombre là-dedans ! C’était difficile de croire qu’en plein jour des gens choisissaient de venir s’asseoir dans une obscurité pareille. Elle avait l’impression d’un seul coup d’être aveugle comme l’homme à la boîte de chewing-gum. Et dans la nuit perpétuelle où il vivait, il devait non seulement errer à travers tout New York, mais en plus gagner sa vie. Elle regrettait maintenant de ne pas lui avoir donné un dollar. Au bout d’un moment ses yeux s’habituèrent à l’obscurité et, voyant qu’elle se trouvait au bout d’une rangée vide, elle se laissa tomber sur un siège. Sur l’écran, un homme courait au bord d’un toit, tandis que des policiers lui tiraient dessus. Il baissait sans cesse la tête pour éviter les balles. Quelle situation ! se dit-elle. Dans quelles difficultés les gens se fourrent-ils ! Posez-lui la question et il vous répondra qu’il ne pouvait pas y échapper. Apparemment, le destin jouait à un jeu différent avec chaque individu.

Quelqu’un tira, le gangster trébucha et tomba. Eh bien, il a livré le combat qui était le sien, murmura Anne pour elle-même. Personne ne le pourchassera plus. À cet instant, quelqu’un vint s’asseoir à côté d’elle. Elle comprit tout de suite que l’individu allait essayer de faire connaissance, en utilisant tous les trucs des hommes à la fois seuls et agressifs. Et effectivement, il se mit à frotter son genou contre le sien. Cela la révolta. Elle se leva et alla s’asseoir quatre sièges plus loin, signalant ainsi de la façon la plus claire qu’il n’aurait aucune chance avec elle. Maintenant qu’elle venait de se faire un nouvel ennemi, elle sentait sa haine, presque comme quelque chose de physique, surgi des ténèbres de temps très anciens, tandis que son visage grossier, celui d’un homme entre deux âges, exprimait la frustration et la colère de ceux que personne n’aime.

Peut-être devrait-elle changer de rangée. Un type pareil était peut-être un fou dangereux. Mais cela risquait de l’irriter encore plus. Un moment, elle tenta de se concentrer sur le film. Une femme venait d’apparaître, une créature vulgaire qui parlait d’une voix rocailleuse et fumait une cigarette. Elle portait le deuil, ce devait être la veuve du gangster. Anna ferma les yeux, pour ne pas voir ce qui allait se passer et réalisa alors qu’elle entendait de la musique. Y en avait-il eu depuis le début ? Elle resta assise sans bouger, en proie à ses angoisses.

(…)

Anna eut brusquement l’intuition que Luria était rentré chez lui. Tandis qu’elle se levait pour aller téléphoner, elle s’aperçut, à son grand étonnement, qu’il ne faisait pas aussi sombre dans la salle qu’elle avait cru. Au contraire, c’était assez brillamment éclairé. Elle voyait maintenant nettement tous les sièges, tous les gens et ne comprenait pas comment elle s’était sentie aussi aveugle et désemparée en entrant. Le « fou » avait disparu. Était-il parti ? Ou monté au balcon pour pouvoir fumer ? Peut-être la guettait-il quelque part, un couteau à la main ? Le téléphone se trouvait dans le couloir menant aux toilettes. Y aller représentait un risque, car il s’agissait exactement de l’endroit où rôde ce genre d’individu. Mais Anna entra malgré tout dans la cabine et composa le numéro. Oui, Luria était chez lui. Cela sonnait occupé.

(…)

De loin on entendait la voix étouffée des principaux personnages du film, un échange mélodramatique entre des criminels qui devaient se battre, se faire du mal, se comporter comme des déments, puis tomber, tout cela afin qu’un jeune couple puisse entamer une nouvelle vie. L’intrigue était entièrement décidée à l’avance dans la cabine de projection où les techniciens s’affairaient autour de leur matériel. Anna refit le numéro et cette fois la ligne était libre.



Isaac Bashevis Singer, Ombres sur l’Hudson,
traduit de l’anglais (lui-même traduit du yiddish) par Marie-Pierre Bay, Mercure de France 2001
(Ombres sur l’Hudson a d’abord été publié en yiddish sous forme de feuilleton en 1957
avant d’être réédité en un volume et en anglais à la fin des années 1990)

.

Leave a Reply

Your email address will not be published.

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>