Alexis Jenni, L’Art français de la guerre

Je ne sais pas où nous aurions dû être en ces moments où nous n’étions pas là. Comment faire, on le comprend et on l’essaie par le cinéma. Le cinéma est une fenêtre sur l’âge adulte par laquelle on regarde cloué sur un fauteuil. On y apprend comment conduire une voiture en cas de poursuite, comment brandir une arme, comment embrasser sans maladresse une femme sublime ; toutes choses que l’on ne fera pas mais qui comptent pour nous. C’est pour ça qu’on aime les fictions : elles proposent des solutions à des situations qui dans la vie sont inextricables ; mais discerner les bonnes solutions des mauvaises permet de vivre. Le cinéma donne l’occasion de plusieurs vies. On voit, par la fenêtre hors d’atteinte, ce que l’on doit rejeter et ce qui doit nous être un modèle. Les fictions proposent comment faire, et les films que tout le monde a vus exposent les solutions les plus communes. Quand on s’assoit dans la salle on se tait, on voit ensemble ce qui a été, ce qui aurait pu être ; ensemble. Nous voyons dans les Grands Films français comment survivre à ne pas avoir été là. Aucune des solutions ne convient, bien sûr, car il n’est pas de solution à l’absence ; chacune des solutions est scandaleuse, mais toutes furent utilisées, toutes exposent un alibi auquel on peut croire ; ce sont nos mots d’excuse.

les visiteurs du soir

Bien avant de le voir j’avais entendu parler des Visiteurs du soir. Le film est patrimonial, on lui prête des qualités esthétiques, des vertus morales, un sens historique. Il fut tourné en 1942. Le scénario est un conte médiéval. Je me suis demandé par réflexe de cinéphile, en m’installant dans la salle, quel lien j’allais bien pouvoir trouver entre 1942 et un conte médiéval. On a des réflexes académiques, on imagine un lien entre un film et l’époque où il a été tourné. Mais cette fois pas de risque ! me dis-je en me carrant dans mon fauteuil. Mais ce film-là racontait nos bas-fonds de 1942. Le diable survint, il voulait la peau d’un couple d’amoureux, leur âme sûrement, il voulait les détruire. Et eux se changeaient en pierre devant lui furieux : il ne pouvait plus leur arracher leur âme. Leur corps ne bougeait pas, leur cœur battait toujours, ils attendaient que ça passe. Eh oui, me dis-je machinalement, regardant enfin Les Visiteurs du soir : voilà bien une solution française au problème du mal : ne rien faire et n’en penser pas moins, faire la statue et le mal ne peut plus rien. Et nous non plus.

Il convient de ne rien dire de précis sur les moments délicats de notre histoire ; nous n’y étions pas. On a ses raisons. Où étions-nous ? De Gaulle le raconte dans ses Mémoires : nous étions à Londres, puis partout. Il satisfait à lui tout seul notre goût de l’héroïsme.

On peut aussi prétendre avoir agi, mais seul. On a ses raisons. Là est le film le plus méphitique de notre cinéma, et comme tel il fut plébiscité. Il raconte par le menu l’usage privé de la force, et en invente la justification. Le personnage principal du Vieux fusil file le parfait amour avec sa très belle épouse, et ne demande rien d’autre. L’Histoire il s’en moque, il possède un château, en ruine, il est français. Les Allemands passent, avec lesquels il avait des rapports distants mais corrects. Ils tuent sa femme d’horrible façon, la caméra s’y attarde. Alors il décide de tous les tuer, de façon atroce. La caméra ne perd rien de l’ingéniosité sadique de toutes les mises à mort. Le film pratique l’extorsion : puisque la belle épouse a été si cruellement mise à mort, elle si belle qui n’avait rien à voir avec ça, elle qui menait une vie paisible dans un château campagnard, elle que l’on a bien vue brûlée vive, dans le détail, le spectateur assistera à toutes les mises à mort suivantes, dans le détail, et il sera autorisé à en jouir, il sera forcé d’en jouir. Il lui sera interdit, sous peine d’être complice du premier meurtre, de ne pas jouir des meurtres suivants. Les spectateurs, les yeux ouverts dans l’obscurité de la salle, sont forcés à la violence ; ils sont rendus complices de la violence faite aux coupables par la violence faite à l’épouse que l’on a complaisamment détaillée. La violence soude, à la sortie les spectateurs étaient complices. Ce film en son temps fut considéré comme le préféré des Français. J’en vomis. À la fin, quand tous les méchants désignés sont morts, quand le personnage reste seul dans son château nettoyé, des résistants arrivent, avec leur croix de Lorraine, leur traction avant, leur béret. Ils lui demandent ce qui s’est passé, s’il a besoin d’aide. Il répond qu’il n’a besoin de rien. Il ne s’est rien passé. Les résistants repartent. Les spectateurs sourient, pensent qu’ils ont un côté absurdement fonctionnaire, ces résistants qui s’enrôlent dans un mouvement collectif. On reste avec l’homme seul qui avait ses raisons. On est couvert de sang.



Alexis Jenni, L’Art français de la guerre
Gallimard, 2011

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