Michel del Castillo, Une femme en soi (2)

une femme en soi

Jean-Pierre Barjac n’était pas à une contradiction près, tous ceux qui ont collaboré avec lui peuvent en témoigner. Avec un acharnement maniaque, il s’attachait à des détails dérisoires, comme si la forme d’un bouton d’uniforme ou le ruban d’un chapeau pouvaient modifier l’image fixée sur la pellicule. On aurait cru, à l’entendre (il parlait tout en marchant de long en large dans son bureau, ses mains cadrant les images qui se formaient dans sa tête ou décrivant des mouvements d’appareil), on aurait cru que la qualité du film dépendait de ces précisions vétilleuses. Lui rétorquait-on que le spectateur ne distinguerait guère ces raffinements, le débit de son discours s’accélérait, sa voix s’assourdissait jusqu’au murmure, une colère sèche hachait sa phrase. Son humeur petit à petit s’exaspérait et, comme le disait Geneviève, « il faisait alors monter sa mayonnaise », s’emportant avec une mauvaise foi si évidente qu’on en ressentait une vague gêne. Dans ces moments, il pouvait se montrer d’une brutalité cassante, ne reculant devant aucun argument, même le plus absurde. Le teint blême et les lèvres serrées, il criait qu’on ne fait pas un film pour le spectateur et que l’important n’est pas ce que le public voit sur l’écran mais ce que le metteur en scène y met, quand bien même personne ne le discernerait. Il multipliait alors les exemples, illustrant sa thèse par une avalanche de références, de Fritz Lang à Jean Renoir ou John Ford ; il disséquait tel plan dont il décrivait cent détails, des accessoires jusqu’aux costumes. Assommé par ce flot d’érudition, l’interlocuteur restait sans voix. Osait-il rappeler au cinéaste que ses propos de l’heure contredisaient la teneur des chroniques qu’il avait publiées dans sa jeunesse aux Cahiers du cinéma ou ailleurs, il déchaînait une tempête qui se terminait le plus souvent par le claquement de la porte. Barjac quittait la pièce après vous avoir traité d’ignare, quand il ne menaçait pas d’abandonner le cinéma, fait par des imbéciles pour des imbéciles.

Il ne tardait pas à revenir, apaisé, facétieux presque ; il murmurait d’une voix innocente : « Où est-ce que j’en étais ? », pour repartir aussitôt, de la fenêtre au bureau, de la porte au canapé, décrivant avec une imperturbable minutie une image après l’autre. Tout le film, qui n’avait pas encore de titre (Barjac avait d’abord pensé à Intérieur Nuit), tout le film, séquence par séquence, plan par plan, était contenu dans sa tête. Il le projetait, le visionnait en même temps qu’il l’inventait.


Michel del Castillo, Une femme en soi
Le Seuil, 1991

Comments are closed.