Michel del Castillo, Une femme en soi (1)

une femme en soi

La première image l’aurait montré de loin, arpentant le trottoir d’une démarche saccadée. Il n’arrêterait pas de marcher entre les deux énormes portails accolés du 95 et du 97, aller et retour. Il tournerait sans cesse la tête, tantôt vers le rond-point de Longchamp – rebaptisé depuis place de Mexico –, tantôt vers la rue Gustave-Courbet et la rue de la Pompe, en contrebas. Le taxi ne pourrait en effet venir que de l’une des deux directions.

On aurait vu la rue, ses immeubles solennels, les enseignes des boutiques – le quartier ne deviendra commerçant qu’à la fin des années 60, après l’ouverture du premier magasin de prêt-à-porter pour jeunes bourgeois aisés, rue de la Pomme –, la carotte du café-tabac et la croix de la pharmacie, à l’angle de la place.

Le regard d’Antoine Ledault – Barjac voulait conserver le comédien-fétiche de tous ses films intimistes devenu, au fil des ans, son double –, ce regard fou scruterait la pente de la rue, vers le boulevard Lannes et le Bois.

On finirait par se rapprocher de Pablo Solano, nom du personnage.

« Mouvement très lent, imperceptible presque », murmurait Barjac dont les mains se rapprochaient comme pour rétrécir le cadre.

Ce début, Barjac le voulait simple et inquiétant, à l’instar de certain plans du meilleur Hitchcock où seule la présence de certains détails insolites produit l’inquiétude. Pour Barjac, ces indices auraient été le passage d’un ou deux taxis devant Pablo qui, chaque fois, ferait mine de se précipiter, puis se figerait, déçu, désespéré. On entendrait une musique de jazz, « un solo de clarinette peut-être ? ».

« L’essentiel, disait Barjac, est de créer d’emblée une atmosphère d’attente anxieuse, maladive presque. Ce type a rendez-vous avec sa mémoire. Quelle femme sortira du taxi, après tant d’années passées à rêver d’elle, à imaginer ces retrouvailles ? Que vont-ils pouvoir se dire ?

« Non, pas de gros plan, surtout pas ! Il ne faut pas solliciter l’émotion. Des plans moyens, qui laissent au champ toute sa profondeur. On devinera le porche de l’immeuble, sa colonnade. Peut-être la loge du concierge sera-t-elle éclairée ? Il est huit heures du soir environ. Des passants descendent ou remontent le trottoir, jettent un coup d’œil vers ce type à l’allure bizarre. Un voisin entre, le salue d’un mouvement de la tête, semble étonné que Pablo ne lui retourne pas son bonsoir. Perdu dans son rêve, il ne remarque rien.

« C’est un film sur la folie amoureuse. Un film d’enquête, à la Rosi, sauf que les machinations politiques sont, dans notre cas, les ruses et les trahisons d’une femme, qui ont rendu Pablo dingue, vraiment dingue. Vu par lui, le décor dégagera une sensation d’étouffement. Tout devra paraître d’une familiarité étrange, comme quand on revient dans une maison qu’on a habitée dans son enfance. On reconnaît le décor mais on bouge dans un espace rétréci, qui le rend méconnaissable.

« Nous devons d’abord définir le style. Tu te rappelles le premier plan de Fenêtre sur cour ? La caméra balaie la chambre, s’attarde sur les objets, décrit les photos sur les murs. Or, tout est truqué en fonction de l’objectif. Le cinéma, c’est un réalisme d’illusion ! »


Michel del Castillo, Une femme en soi
Le Seuil, 1991

Comments are closed.